La fille de Brooklyn

Elle prenait le bar pour son monde ou le monde pour un bar. C’était l’unique lieu où elle se sentait vraiment elle et où l’angoisse des jours gris demeurait planquée sous le zinc. Avec les intimes en chaleur et la musique qui battait les murs, ici on se fichait la paix en plein dans les gencives entre martini dry et cigarettes blondes. C’étaient là ses années refuge. Quand le dehors battait trop fort pour ses envies subversives, le bar lui offrait l’arène pour laisser délirer son corps et dévier son esprit.

Rien de moche. Tout juste se donnait-elle le droit de hausser les épaules, la main sur les hanches en défiant d’un sourire carnassier le rire en meute des copains. Une clope de liberté qui pendait à sa bouche rouge lui donnait des allures d’égérie. Les bras nus et le regard fier, à elle la danse ! Une pièce dans le bastringue à musique et Franck, Joe et les autres la faisaient virer sur le parquet et dans la joie. 

Pour chacun d’entre eux, elle retrouvait un peu de la fureur qu’elle avait collée dans la tête depuis que James Dean lui avait montré comment vivre. Insouciante du lendemain, les mauvais garçons lui tournaient autour comme des chauves-souris qui en auraient voulu à ses cheveux, peigne au cul et gomina contre échevelée aux dents longues. Elle se foutait de leur gang de pacotille, de leurs dégaines d’anges maquillées en diable sous des perfecto trop lisses. Elle se savait patronne, meneuse de la troupe émoustillée.

Et quand le soir le rideau tombait, que les derniers verres glissaient dans la nuit, le trottoir la ramenait à son no man’s land, un nouveau brouillard où allaient se démêler jusqu’au lendemain les affres d’une vie aux couleurs frelatées du rêve américain.

Illustration : Bruce Davidson