C'est rêver

C’est rêver, c’est mélanger heurs du jour et contrariétés de la veille ou plutôt des veilles, des hier non soldés, de ces jours refoulés de la mémoire qui surgissent au milieu du désordre quotidien. Ce sont quelques secondes, parait-il, quelques secondes que le cerveau décompose en longue série d’évènements équivoques dans un étonnant mélange de scènes ubuesques. C’est entrechoc de frustrations, de manques en tous genres, de petites fêlures qui ne trouvent mots : un mille-feuille aux sous-couches insoupçonnées, lourd et indigeste. Des lacs paisibles aux marécages anxiogènes en passant par des labyrinthes de pensées diffuses, sans division possible, sans frontière, sans queue ni tête, l’animal du rêve renvoie la cacophonie du monde et la complexité du réel.

La nuit, elle irréelle, se résout à rassembler tout ce vacarme enfoui. N’importe quoi, pourvu que l’étrangeté fasse non-sens, intrigue par son impudence, déboucle au réveil les certitudes de maîtrise et balaye les dénis mal fagotés. Le psychisme fou, par définition évadé du contrôle des sens, fait soudain impression, rattrape la thérapie bobo pour laisser sur le carreau les traumatismes les plus profonds. Sensation sale de se tirer de la nuit par la fange ainsi répandue, concassé par un scénario décousu et les éléments comme repères de vie bafoués par les plus vils sentiments. La tête en vrac dodeline au sortir du rêve : vision panoramique au bord d’un précipice, le vide d’une falaise étroite où la réalité saccagée rend sourd les appels à la mémoire.

C’est rêver comme froisser le tangible pour en faire un costume importable. Le réveil a des manches trop longues, de l’amidon coincé sous les paupières et le regard sur le jour fuyant. Le rêve secret, cet instantané aveugle, a laissé des plis disgracieux, une fine tache sur le col : un baiser de  la nuit, cette grande repasseuse à sec.