Trois fois seize

Raclant nos godasses sur le trottoir et avec l’air important de ceux qui vont braver l’interdit, nous filons droits têtes hautes et mains dans les poches. Trois copains désoeuvrés à la recherche de décom­plexions et d’amitié que les tin­te­ments de verres et les tapes dans le dos vont nous donner comme jamais aupa­ravant. Trois fois seize ans, ça fait pas lourd ; mais mul­ti­plier les conni­vences et ajouter les ans pour paraître grand, ça, on sait faire.

Il y a en nous toute l’insouciance de l’âge et l’appétence des grandes beu­veries de nos pères. Si eux s’arrosent copieu­sement le gosier tous les samedis soirs, pourquoi ne pas les imiter tous les mardis. A chaque soir sa débauche : aujourd’hui, c’est notre tournée des grands ducs. Trois for­te­resses à prendre sans se faire prendre : le bar de la Paix, le bar de la pro­menade et le café du balcon. Pour ce faire, il faut user de nos mous­taches nais­santes et de nos grands pieds pour paraître plus âgés. Rien ne doit être laissé au hasard pour réussir à gruger le taulier. Et sur le trottoir, comme des midi­nettes, chacun arrange la frange rebelle de l’autre afin de masquer l’acné qui pollue nos fronts.

Tel est notre défi, six des­pe­rados d’opérette à l’assaut des zincs du village. Et dès les pre­miers bat­tants de porte poussés, nos rôles s’emplissent d’assurance et de mimé­tisme. Un à un nous grimpons sur les hauts tabourets, la position immé­dia­tement résolue : jambes légè­rement écartés, torses bombés et talons soli­dement appuyés sur les bar­reaux des sièges. Et comme il faut être accoudé au bar comme de vrais piliers, de concert nos coudes droits frappent le comptoir. Nous sem­blons des mer­ce­naires. On est dans la place.

« Trois demis, patron ! » entonne-​​t-​​on avec une fierté non dis­si­mulée et quelques fré­tille­ments dans les genoux. Le patron éberlué par notre pré­sence déboule de sa réserve et très vite, attrape un sourire qui se coince dans ses gen­cives. Un mer­credi soir, son troquet habi­tuel­lement clairsemé de poi­vrots sexa­gé­naires la tête dans leur taba­tière, voilà qu’il accueille six oli­brius à peine sortis des jupes de maman qui veulent se rincer à la bière. « Hé, les gamins, c’est car­naval ?! » s’exclame-t-il. Dépités, nous rabattons nos coudes, nos talons prêts à se tourner quand il nous rat­trape sur le seuil de l’estaminet et d’un air sévère nous lance : « Allez, venez, je vous la coupe avec de la limonade… ».

Fiers comme des gardons, nos culs se tassent à nouveau sur les Saint-​​Sièges. La sueur sous nos franges collées lustre nos fronts et même si la vic­toire se dilue dans de l’eau sucrée, nos lèvres et nos nez dans le breuvage, nous nous sentons vibrés comme des hommes, héros de paco­tille, futurs brailleurs de bar.

Texte initialement proposé sur le blog de Franck Thomas dans le cadre des vases communicants de mars 2013.