Des rutabagas et des topinambours

Des rutabagas et des topinambours. Voilà ce qu’on avait. C’est tout. Alors, ne viens pas pleurer avec tes petits caprices d’enfant gâté. Mange et tais-toi. Tu sais, pendant la guerre, ta mère et moi, nous, on avait matière à se plaindre. Nos parents rationnés faisaient ce qu’ils pouvaient. Et ils ne pouvaient pas grand-chose. C’était comme ça et puis voilà. 

Tu veux encore du chocolat ! Et gnagnagna, et gnagnagna. Au lait qui plus est ! Pauvre petit riche va ! Bon sang, sais-tu au moins que du chocolat, en 40, y en avait quasiment pas. En tout cas, moi, je n’en ai pas mangé beaucoup à ton âge. Quelques carreaux tout au plus et pas du meilleur. De celui qu’on trouvait au marché noir, quand les boches fermaient les yeux et qu’on pouvait soudoyer quelque vichyste plein aux as. Et ce n’était pas par tablette entière avec des images à l’intérieur comme aujourd’hui ; non, juste une misérable bille vaguement enveloppée dans du papier alu.

Toi et ton chocolat ! Non mais je te jure ! Des rutabagas et des topinambours. Tu ne peux pas comprendre ce que c’est que de manger ces saloperies de légumes fades tous les jours, pendant des mois, des années. Des soupes qu’elle en faisait ma mère, de grosses soupes dans une grande cocotte qu’elle mettait sur le feu chaque matin. Nous en avions pour perpète à bouffer ces gros navets et ces sales tubercules. Et si on la ramenait de trop, c’était le martinet qui nous attendait en guise de dessert !

Alors arrête ta misère ! Mange ta cervelle d’agneau et tes épinards et si tu finis tout, tranche de pain comprise, tu auras peut-être un carreau de chocolat, du mien, celui de ton bon vieux père : le meilleur, cent pour cent noir !