La dernière des Mohicans

C’était après un cycle, planqué sous l’autre, le grand. Un cycle et elle revenait lui taper les tempes, lui rappeler qu’on ne se débarrasse pas d’elle comme ça. Qu’elle est fourbe et maligne, vivante douleur qui fait naître l’espoir quand elle se tarit et ravive les humeurs maussades à chaque martèlement.

Le retour de souffrance faisait l’objet d’une discussion dans la cuisine autour de la table en formica rouge. Maman réinventait le « C’est pas possible. Encore ? » par un « Mon Dieu, elle ne va pas te lâcher ! » tandis que ma tante, coudes plantés dans le rouge et mains suturées à ses tempes, hochait la tête comme un culbuto. Le temps de la complainte pouvait commencer. Les paroles qu’on voulait me dissimuler – la douleur n’est pas pour les jeunes. Les petits doivent rester dans l’ignorance du mal des grands – se transformaient en murmures qui semblaient atténuer la douleur mais taraudaient ma curiosité et mon inquiétude. Maman compatissait, Tatie geignait. Et il en allait ainsi pour toute la journée.

Les remèdes étaient maintes fois passés en revue. Des plus doux et inefficaces au plus farfelus et violents. Il fallait à tout prix faire taire la bête qui pressurisait la tête à Tatie. Lui décollait les mains du front pour qu’elle puisse voir, manger, boire, se gratter le nez… Que sais-je encore ?  « Vivre tout simplement » rétorquait Maman face à l’abattement de sa sœur. Et dans un râle de bête blessée, Tatie se tapait doucement la tête sur le formica rouge comme pour exhorter le mal à sortir par sa bouche.

La nuit venue, Tatie retournait chez elle, la migraine désormais boulonnée au corps. Pour le trajet afin qu’elle ne paraisse folle vagabonde dans le quartier, Maman lui nouait un linge mouillé sur la tête : un bandeau qui lui écrasait le front et l’occiput et faisait ressortir des lames de peaux gonflées par la douleur. Les mains ainsi libérées, Tatie pouvait cheminer jusqu’à chez elle, des soupirs malingres en cadencement et l’allure veule de la dernière des Mohicans.