Tout contre moi

Tu entres par le grand portail en bois qu’il faut repeindre. Tu l’as dit plusieurs fois. Il faut le repeindre. La peinture marron est écaillée. Elle laisse entrevoir le bois brut vermoulu. Il faut le repeindre mais d’abord le traiter contre les moisissures. Contre le temps. Tu dis : contre le temps. Tout contre moi.

Tu entres toujours par le grand portail en bois. Tu n’aimes pas passer par la porte. Tu dis : je n’ai qu’une clé, celle du grand portail. Puis derrière le grand portail, c’est vraiment chez toi alors tu entres par là. Derrière le grand portail, il y a la cave. Ta cave. Avec ton bric-à-brac à toi. Tu dis : là c’est vraiment à moi. Contre toi. Tout contre moi.

Tu restes longtemps après être entré. Debout dans ta cave à ranger les outils. A penser qu’il faut repeindre le grand portail en bois. A chercher quelle couleur pourrait remplacer le vieux marron sali par le temps. Tu dis : j’ai pas le temps. Puis dans ta cave tu ne vois plus, tu n’entends plus. Peu importe l’état du portail, tu es entré et l’important est l’instant. Tant de fois. Tout contre moi.

Tu restes trop de temps dans la cave. Face à la barrique en bois. Tu bois. Tu dis : je n’ai pas la force de repeindre le grand portail. De réparer ce qui ne peut plus l’être. Tu râles contre ce travail que tu ne veux pas faire. Tu titubes, tu t’affaisses, tu vieillis. Tu ne repeindras jamais le grand portail en bois. De toute façon derrière il n’y a que toi. Le grand portail en bois, c’est toi. Tout contre moi.

4 commentaires:

  1. Ce "tout contre moi" pèse son pesant de tendresse, de compréhension , d'ironie filiale. Il forme un contrepoint tonal qui ponctue les différents moments de la visite rituelle du vieil homme.

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  2. C'est joli, déplié avec délicatesse .

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  3. Je me suis retrouvée là, devant ce portail... je ne sais comment... avant de repartir je me dis qu'il faudrait que je repeigne le mien... si j'ai le temps... s'il ne joue pas contre moi...
    Pensée et bisous
    Fidji

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  4. Enfin ! Enfin! Je peux commenter tes billets !
    Depuis de lointains échanges,
    je ne pouvais plus laisser le moindre message
    n'ayant ni oiseau bleu dans ma cage
    ni book aux mille visages...

    Très contente de te retrouver...
    ...et de te dire comme par le passé
    que tes mots simples sont joliment déposés.

    Sourire d'Ep'

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