Bakélite

Tu as raccroché. Comme ça, d’un coup. Tu sais comme avant. Quand le combiné en bakélite faisait un bruit sec en le reposant et que le fil s’enroulait entre les doigts. Ça m’a fait cet effet : un coup de bakélite dans mon oreille et mon ventre s’est mis à rouler.

Tu as raccroché. J’ai patienté et espéré la tonalité. Tu sais comme avant. Quand il y avait cette série de sons graves très rapprochés qui t’indiquaient que le correspondant n’était plus là, qu’il avait posé le combiné d’un coup sec. Mais rien, le vide au bout de notre fil.

Tu as raccroché. Comme on jette l’éponge. Comme on part en retraite après une carrière bien remplie. Tu sais comme avant. On disait ça. On avait bossé quarante ans dans la même boîte. On avait donné tout son soûl. On disait ça : tout son soûl. Nous, on s’est donnés mais on s’est saoulés.
Tu as raccroché. Sans finir ta phrase. Sans même dire Adieu. Tu sais comme avant. On disait Adieu sans vraiment le penser. C’était pour provoquer l’autre, pour qu’il réponde Non pas Adieu, juste un au-revoir, on garde le contact. Plus de contact, juste un souffle, celui du combiné fendant l’air. Tu aurais pu au moins m’envoyer chier.

Tu as raccroché. Et je suis resté mon smartphone ballant au bout de mon bras avec cette bakélite dans la tête. J’ai tenu l’appareil serrer dans ma main comme une arme, fier et le regard brûlant. Tu sais comme avant. Dans les films en noir et blanc, de Truffaut ou de Cassavetes, ceux qu’on aimait tant. Je l’ai placé lentement sur ma tempe et j’ai cherché la gâchette pour me tirer une balle. Mais j'ai pas trouvé l’application qui tue.

edit 12/09 : à lire aussi dans la revue métèque #3 sortie en septembre 2015
 

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