Durant ces années-là

Je ne me rappelle plus des phrases dites. Je ne me rappelle plus les mots exacts prononcés durant ces années-là. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’ils sont matière dense, glaise dans ma besace. J’essaye de les compter parfois, je défais et refais les liens. Je plonge la main dans la fange, en ressors du mou de cervelle : une sorte de gelée rance, un aggloméré de mots périmés parce qu’oubliés mais dont le poids se mesure en tonnes. C’est comme porter un fardeau de peine dont on ne connaît pas exactement le contenu mais qui lamine l’échine de l’âne bâté. Ignorant du sensible que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus des coups. Je ne me rappelle plus s’ils ont vraiment été portés. De leur masse cagneuse imprégnée dans mon être, ça, je suis sûr. Il y a eu coups, de mots, de mains, de jeu de vilains durant ces années-là. Le sang a jailli en métaphore, de l’hémoglobine dans les tripes et dans la peau des caillots aux hématomes non résorbés. Je tente d’endiguer les écuelles de purins qui remontent. Je tartine cette purée, la malaxe pour lui donner consistance noble, le passé en faible résilience. C’est comme chanter sur la mort advenue et prochaine sans en connaître la nature exacte ni sa portée mystique et se brûler du dedans pour mieux respirer la vie. Handicapé de l’émotion que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus du sens à donner à tout cela. L’oubli est le leitmotiv bateau pour continuer à avancer. Le dos courbé mais avancer : axiome vide du conquérant mâle que rien n’arrête. Je ne me rappelle plus des pansements que l’on m’a posés sur le cœur et sur tout le corps durant ces années-là. J’ai été une momie affolée par le temps aux bandelettes jaunes purulentes. Une à une, elles ont séché au soleil. Maintenant je les porte dans ma poche et les ressors quelque fois pour sentir leur odeur de chien crevé. J’en fais des bracelets et des cache-cols. Je m’ébroue de joie avec de la vieille peur. C’est comme danser un menuet dans une fosse sceptique sur un rythme techno-pop des Daft Punk. Aphasique du bonheur que j’étais durant ces années-là.

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