Par la tête

Je n’ai pas les mots pour parler. Pour moi, les mots sont du silence, c’est pour ça que je les écris. Ils n’existent que dans ma tête. Et même si aujourd’hui j’essaie de les articuler, ce n’est pas naturel. Alors quand tu parles à l’envi de tes choses, de ta vie, ne m’en veux pas si je décroche, c’est que tout se brouille quand trop de mots abondent.
Tes logorrhées sont douces pourtant. Elles sont une musique à mes oreilles. Des sons jolis qui parcourent la gamme mais, pour que je les aime, il faut que mentalement je les voie s’écrire sur l’écran de ma pensée. Je suis un visuel des mots. Leur écho résonne dans ma tête que lorsqu’ils sont vus, photographiés comme des corps.

Un corps de quatorze en police Times New Roman parce qu’aussi ma vue baisse. Un bloc de lettres qui s’impriment dans ma tête me raccroche au sens et crée ainsi l’espace de la phrase. Un bloc qui organise ma pensée par-delà l’émotion que la suite de mots procure. Sinon je suis aveugle de toi et sourd à toute réaction. Au plus fin de l’entonnoir à mots, je deviens mutique et retranché, figé par un cerveau qui déraille.
Alors ça peut paraître brut - oui. Dépourvu d’affect - d’accord. Froid même - peut-être. Tout ce que tu voudras y mettre comme désobligeances mais je fonctionne comme ça, au décorticage du langage pour le rendre tendre à ma tête. Car, tu sais, ma tête est aussi un corps avec tout ce qu’elle comprend comme articulations et sensibilités : des genoux, des coudes, des plis et recoins, de la peau tendue, des commissures secrètes, des endroits inaccessibles, des aisselles puantes et des sexes mouillés. Pour toucher mon corps, le vrai, il faut toucher ma tête d’abord. Je n’écoute qu’elle. Le reste ne s’exécute que par elle.

C’est fonctionnel, cérébral, physiologique. Je suis monté comme ça. Sujet, verbe, complément ; le trop complexe, la reformulation et les manipulations verbales ne me touchent pas. De la bouche à la tête, il ne doit y avoir qu’une ligne droite. Je ne jouis que de la vue des mots, de leur voix qui pénètre mon cervelet. Tes mots aussi beaux soient-ils ne n’atteignent que lorsqu’ils se vident de leur apparat, qu’ils sont purs au sens cru et charnel du terme.