Il parle peu

Il parle peu. Son regard dit dans le jaune l’espoir qui a fui. Il peine à voir le monde, étriqué dans sa chemise bleu. Petit homme drapé dans son ignorance, il ne voit couler sur lui que des poncifs brossés par d’autres. Ces autres au cercle restreint qui font sa pluie et son beau temps autour d’un pastis ou d’une bière. Du reste, il s’en fout. Des cols blancs qu’il exècre, des artistes qu’il ne connaît pas, de la culture dont il ne connaît que la terre glaise.

Col ouvert et poitrail en bataille, il est le mâle aux poils brunis et à la peau caillée par le soleil. Le terrien dans sa superbe. Il parle peu. Sa vie est dans le travail, dans la sueur qui coule sur son échine. C’est la seule valeur promise au repos du brave. Il bêche, courbé en pont, pour que les autres reconnaissent sa résistance à l’effort, son absolu dévouement à la tâche. L’ingrat labeur qui lui donne consistance est l’axe autour duquel vire son cercle d’amis, eux-mêmes en proie à la dévotion stakhanoviste.

Il parle peu. Les charabias sont pour les femmes qui n’ont rien à faire de leur journée. Les mots ne sortent pas de sa bouche. Il les entend dans sa tête, les comprend mais ne veut pas les faire siens. Ils ne sont pas de son monde de solitaire qui est une gangue silencieuse avec pour seul compagnon le bruit sourd de la terre et du vent. Sa langue ne parle que lorsque l’acide l’assaille, que les mots ont trouvé un chemin qui paralyse son apparente quiétude. Alors la parole se fait colère, jet de pierres sur ceux qu’il aime. Il ceigne son orgueil du schiste de sa terre et s’effrite en insultes rocailleuses.

Il parle peu mais ses yeux disent toujours à sa place la bonté que les mots contredisent. Pour lui, ce n’est pas l’humour mais la colère qui est politesse du désespoir. Le regret infini de n’être qu’un homme né dans le fiel d’une terre qui lui a tout donné et tout repris.

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