Jour 3-4 – Mézin, Bordeaux, Bruges, Lacanau #roadtrip #TFV #LesVisages

Dimanche 26/7 en fin de journée, j’entre dans Mézin, petit village où seules les voitures stationnées dans les rues étroites attestent de la présence de vies planquées derrière les rideaux. Je toque au 19 sur une petite porte en bois. Un grand et longiligne garçon, cheveu brun et petite barbiche, me décoche un grand sourire. William Mathieu m’accueille dans son atelier de peintre. Odeur de gouache dans le foutraque de ses peintures, des tableaux partout sur des étagères et sur les murs des mots en liste qui prouvent qu’à l’étage se trouve une écrivaine. Marianne dévale les escaliers et l’ouverture entre nous trois s’opèrent naturellement. Une soirée de discussions, de sourires et de plaisir végétarien (j’ai cherché la barbaque pour mordre mon plaisir d’être ici mais en vain), une visite nocturne pour voir l’installation de William dans une église désacralisée – un choc artistique entre l’architecture du XIIe ou XIIIe siècle et l’art contemporain dispensé par William, un art en mouvance empli de questionnement et de rêveries - puis une nuit dans l’atelier à capturer dans ma boîte à mémoire les portraits peints par William, des auteurs invités au dernier festival organisé par Marianne : Muriéle, Jean-Jacques, Marlène et les autres, des visages connus ou à connaître. A côte de moi comme un gardien du temple, gribouille le chat prend possession de mon sac de voyage et s’endort avec moi. Le lendemain matin tôt, je sors seul et j’arpente Mézin et ses tocsins matinaux. Le village désert est apaisant, propice au vagabondage, je me perds dans les ruelles entre la place de l’hôtel de ville, une bibliothèque aux allures de supérette et un café concert aux portes barricadées comme si ce lieu à tapages n’avait pas résisté à la quiétude du lieu.
pour votre accueil chaleureux.

Lundi 27/7 et la route qui défile dans le Lot-et-Garonne pour se payer l’aquitaine après une poignée de kilomètres. L’autoroute bruyante me crée un chaud-froid, contraste avec les ruelles posées de Mézin. Je suis alangui dans la voiture et glisse tranquillement, fenêtres fermées, Clementine dans les oreilles me rassure tandis que Chet baker lui fait écho par intermittence comme pour lui dire et - je souris – peut-être me dire à moi aussi : vas-y mon gars, continue ! Sur la première aire d’autoroute, je m’arrête pour déjeuner et incroyable hasard ou est-ce un autre un autre coup du destin, je croise une ancienne collègue de travail, chère à mon cœur. Dix ans de vie à se raconter ne tiennent pas sur une aire d’autoroute et malgré la discussion convenue, nous échangeons nos nouveaux numéros avant une accolade affable et trois bises appuyées.
Bordeaux pointe ses panneaux routiers bleu et blanc sur le bord de la route et bientôt les signalisations deviennent marrons encadrés de blanc et se parent de bouteilles de vins rouges stylisées. Le pays rêvé de Bacchus m’accueille en grande pompe, ville chauffée au rouge et architecture tape à l’oeil. Le GPS lui aussi surchauffe et la voix féminine qui m’accompagne depuis le début du périple bégaye, se marche sur les phonèmes, balbutie des noms de rues incompréhensibles mais tant bien que mal j’arrive chez Edith. Un petit couloir m’amène dans son refuge et à nouveau les sourires inondent les visages et délient les langues. Sur sa terrasse, ça cause littérature, cinéma. Ça suinte de nos vies entremêlées, de nos failles et de nos escarmouches, et tout ce qu’on ne dit pas transpire de deux chopes de bières. On est bien, on s’intensifie sous un léger soleil alors qu’un papillon aux ailes malades vient me percuter le visage. Comme apprivoisé il s’invite à notre table, donne une poésie particulière à cette rencontre. Une heure trop courte nous dépasse et je laisse Edith à ses obligations en promettant que la prochaine fois on ne laisserait pas notre discussion se faire couper les ailes par le temps.

Je m’arrête boire un Perrier citron au Napoléon III près de l’hôtel de 4 sœurs où l’hiver fut romantique. J’écrase le souvenir dans un cendrier et tape un rapide SMS pour prévenir Christine de mon arrivée.
Bruges en fin d’après-midi, une belle femme longiligne, cheveux poivre et sel bouffants, me raccorde au sourire permanent qui longe le parcours depuis le début. Dans sa maison aux souvenirs, Christine me loge comme un invité de prestige. Tout un appartement au rez-de-chaussée rien que pour moi. Chaque pièce emporte ma tête dans un autre temps, son temps à elle et les réminiscences miennes. D’emblée la discussion est large, les centres d’intérêts littéraires mais aussi autres s’impriment sur nos visages, des palimpsestes modernes où les émotions n’enfilent pas des perles mais les manipulent en experts humbles de la matière qui nous déborde. Autour d’un rafraîchissement, nous évoquons les âmes chères qui plus tard nous rejoindront. La première que nous allons cueillir dans son refuge et fidèle au visage qui occupait mon esprit durant toutes ces années cybernétiques. Son écriture en filigrane planquée sous ses cheveux en bataille me fait battre le corps. Je ne montre pas mon admiration, elle serait convenue et midinette mais mon cœur et ma tête tombent dans un univers surréaliste. Dominique dodeline avec une humilité qui me tirerait des larmes si j’abandonnais mon corps aux sentiments qui m’assaillent. Je coupe ici le flux des mots, me laisse porter par Christine en chef d’orchestre. J’écoute, j’observe, me remplis de cet instant tous les trois réunis dans sa petite voiture où la découverte de nos visages fait le plein de nos inconnus comme de nos disparus. La soirée s’installe, le haut-médoc se hume, le whisky sorti de la mémoire fraiche se déguste. La discussion à la fois légère et profonde, l’écoute bienveillante et les paroles douces, les stries du temps sur les visages, la culture simple et accessible, l’alacrité déliée, tout cela me ravit et renvoie dans les cordes tout ce que j’avais mis d’incongru, de folie, d’impossible dans ce voyage. Nous sommes rejoints par Brigitte, qui trouve sur nos visages l’apaisement nécessaire à la fin de sa journée mouvementée. Elle s’intègre à notre groupe comme si elle avait été avec nous depuis le début. Une évidence de plus quand je m’attarde sur les corps de Dominique et Brigitte assis côte à côte. Une évidence du lien, solide et jonché de péripéties qui fusionnent. Malgré leur différence d’apparence, ils sont là devant moi à deviser, en écoute, en accueil. Nous passons à table. Dans la salle à manger chargée de mémoire, nous savons qu’un convive de plus s’est assis à notre table. Nous n’en parlerons pas, ce sont des choses qui se passent de mots. Le repas et les échanges sont divins et élégants. Je suis sur un nuage sans savoir si c’est vraiment moi assis à cette table ou un ersatz de moi, un double sorti de mon corps.  Un coup de téléphone de mes enfants surexcités en milieu de soirée me rassurera sur la réalité qui se déroule sous mes yeux. Ils me questionneront sur ce qui se passe, sur ce que je fais et je serai incapable de leur dire tant les mots articulés sont pauvres pour exprimer ce que je vis.  L’heure tardive et les bâillements de Dominique apporteront la nuit à mes yeux. Un dernier verre de whisky madérisé et hors d’âge avec Christine alanguis sur son canapé et c’est un plein d’émotions exacerbé par l’alcool qui me traverse mais la fatigue l’emporte loin de toute évocation intellectuelle. Je regagne mon appartement d’invité, touche à chaque pas la mémoire en stèle. Je suis extrêmement touché et je prends quelques photos pour ne jamais oublier.  Je m’endors dans des draps souples, sur un lit tout aussi hors d’âge que le breuvage bu quelques minutes plus tôt. Je suis dans le présent comme dans le souvenir, un entre-deux, un passage en paix.
7h30 le lendemain, 28/07, la matinée est tout aussi dense que la veille, le tête-à-tête avec Christine est d’une richesse extraordinaire et nous amène à tomber quelques masques, le voile est levé, l’amitié posée sur la table, nous tournons autour heureux de nous. Avec la collation pour midi faite des restes de la veille, c’est comme si Brigitte et Dominique nous rejoignaient. Une nouvelle fois, perdus dans nos paroles, le temps nous rattrape. Déjà 13h30, l’heure de rejoindre Vincent en ville.

Retour au Napoléon III, l’attente est agréable, je feuillette Cortazar puis Anna de Sandre m’emporte en poésie avec le vent qui sèche mon émotion. Puis Vincent apparaît, gaillard solide, tête ronde et fatiguée. Je le regarde comme si je le connaissais depuis toujours. Je m’émerveille de cette proximité soudaine alors que, comme pour tous les autres, ce visage il y a quelques minutes m’était totalement inconnu. Les titres de recueil, les auteurs, les évocations, les vers libres et décousus que nous échangeons s’échappent et montent au ciel comme des signaux de fumées. Ça se tend dans les dendrites, ça secoue les corps dans l’immobilité apparente de nos membres, ça mixe des mots dans ma bouche pour atteindre à nouveau le trop plein à dire. Je sens en Vincent la même adrénaline l’assaillir et l’envie de bouger cette incandescence nous pousse à marcher dans la ville, à aller cueillir ce que nous fait lien. La librairie olympique sera le lieu de l’apaisement. Nous tairons tout ce qui nous bouscule dans le rayon poésie. Chaque livre fait sens, chaque couverture est une ouverture. Chaque titre, chaque écrivain nous rassemblent, créent la passerelle entre nous et le garde-fou pour nous préserver ensemble encore un peu plus. Encore prolonger ce moment semble être cause commune. Après la culture en bouillon et au delà de toute littérature, les ombres de nos disparus feront à nouveau sens. Le travail de la mémoire, l’exigence du souvenir installe dans nos corps une omniprésence sans lourdeur ni pathos et forment dans nos ventres un ciment d’amitié à prise rapide.
Je quitte Vincent avec l’envie de l’embrasser quand il me dit qu’il ne veut pas me laisser partir. L’abandon était à nos bouches.
Merci Vincent :

29/07 11h15, je me suis réfugié dans un hôtel à Lacanau océan pour digérer ces intenses quatre premiers jours et embrasser les embruns. Je suis rincé par une pluie fine et une émotion intense affleure à mes yeux. Je suis sorti de mon corps, cette prison qui s’entrouvre.
(prochaines étapes : Saintes avec Rose et Nantes avec Jany)


2 commentaires:

  1. Vraiment, tu tiens là la matière d'un livre. Mais dis-moi, je ne suis pas certain que le whisky puisse se madériser. Continue ton beau voyage et fais attention sur la route.

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    1. Ah mince ! Le whisky ne se madérise pas ? Suis nul en alcool. Je sais juste le boire. Help Christine ! 😉
      Quant à la matière d'un livre, c'est déjà de la belle matière pour moi et pour les visages et c'est déjà pas mal. Le reste sera suspendu au destin.

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