Jour 14 – Vauvert, Palavas-les-flots #roadtrip #TFV #LesVisages

La nationale 7 et l’autoroute A7. Il est 15h00 samedi 08 août. Le temps est couvert et la chaleur a diminué d’intensité. Les voies sont remplies d’autonautes qui font chercher le soleil. Le prix a payé c’est l’attente. Je les imagine dans la cage de Faraday à fulminer sur ce temps perdu à rouler au pas sur ces grands axes voués à la vitesse. Je veux ralentir le temps comme Cortazar et Dunlop qui, en empruntant l’autoroute Paris-Marseille en s’arrêtant toutes les deux aires de repos, auront mis plus de trente jours pour effectuer leur périple. Le mien n’aura duré que quatorze jours. Et depuis mon départ ce matin de Condrieu, je veux faire du dernier jour un éloge de la lenteur. Je suis servi. Je n’avance pas. Dès les premiers kilomètres, je me suis mis à ne plus écouter la voix monocorde du GPS, si bien que j’ai tourné aux abords de Condrieu tel un chien errant qui cherche le bon endroit pour lever sa patte (Je pense à Darwin, le chien de Lidia) Tournez à droite puis au rond-point prenez la quatrième sortie. Je vais à gauche puis tout droit. Je traverse des champs sur des petites routes, reviens sur mes pas, prends des chemins vicinaux qui finissent en impasse. Une perte de temps qui m’amuse. Un instant, je ne suis pas sûr de vouloir quitter Condrieu.
J’ai rendez-vous avec Isabelle à quinze heures. L’écran affiche en rouge plus de deux heures de trajet pour atteindre Puy-Saint-Martin, près de Montélimar. Le rouge signifie que le trafic est dense, que le trajet va être semé d’embûches. D’aucuns se seraient agacés de ce compteur qui, bien que j’avance désormais à vitesse constante, ne bouge pas, mais pour moi c’est comme si mon rêve de suspendre le temps se réalisait. Je mange du kilomètre mais le temps semble verrouiller. Arrivé à St Rambert d’Albon, alors que j’ai roulé durant une heure, le compteur affiche toujours deux heures et treize minutes pour arriver à destination.
Je pose Fafnerito sur le parking d’un snack au bord de la nationale 7 et je m’installe en terrasse pour écrire. Il s’écoule deux heures trente et bien que je voie sur l’écran de l’ordinateur l’heure défiler ce n’est qu’à quatorze trente que je prends conscience que je ne serai jamais à Puy-Saint-Martin à quinze heures comme prévu. J’ai vaincu le temps, il a cessé de mener la danse.
Je reprends la route. La dame à la voix agaçante me fait entrer puis sortir de l’autoroute au gré de ses envies et du trafic qu’elle devine. Je me dis qu’elle a avalé le Bison futé qui guidait Cortazar en mille neuf quatre vingt deux sur la même autoroute. Elle l’a si profondément dégluti qu’aujourd’hui elle est devenue omnisciente et prévoit la route avant même qu’elle ne glisse sous les pneus de Fafnerito. Mais la densité de véhicules sur la route augmente de minute en minute et bientôt la dame s’essouffle et me bloque dans une enfilade bariolée de voitures. Je suis pris dans un piège en accordéon sur l’autoroute A7. Soit à l’arrêt total, moteur coupé et toutes vitres ouvertes, soit à trente kilomètres par heure à jouer des chevilles sur les pédales de Fafnerito. La sensation d’étouffement ne parvient pas à détourner le bonheur que j’ai d’être ainsi entre deux temps. Celui de la vitesse qu’impose l’autoroute et celui de la lenteur qui je n’ai eu de cesse de chercher durant le voyage. Je poste deux photos de la route dont une qui fera écho à une nouvelle de Cortazar, «  l’autoroute du sud » paru dans son recueil «  tous les feux le feu » où l’auteur y détaille toutes les situations propres à l’embouteillage avec sa verve fantastique et l’humour burlesque qu’on lui connaît. (Et par rebonds, je repense à ce film des années soixante-dix, long-métrage italien où les personnages sont bloqués sur une route pendant vingt-quatre heures. Je recherche sur Google le titre de ce film dont je ne me rappelle plus grand-chose, ni de ses acteurs, ni de son réalisateur. Je subis à cet instant l’association d’idée qui agace quand elle est ainsi incomplète. Ami lecteur, amie lectrice, si tu sais).
J’averti Isabelle de mon impossibilité de quitter l’autoroute alors que j’ai déjà près d’une heure de retard. Le dernier visage découvert restera celui de Lidia. Je change la destination dans le GPS. Direction Vauvert pour retrouver Franck et Annick, amis de longue date. Le compteur fait un bond d’une heure et se fige à trois heures et vingt minutes pendant plusieurs centaines de mètres parcourus au pas. Fafnerito s’endort sur l’autoroute et ma vigilance décroit. Je passe d’autonaute à automate guidant la voiture par réflexe. Le reste de ma tête et de mon corps se suspend au-dessus de Fafnerito tel un big-brother rêveur planqué dans l’hélicoptère qui survole l’autoroute.
Cette soudaine perte de conscience d’être là où je suis, c’est-à-dire empêtré dans un embouteillage monstre, me pousse à sortir à la prochaine aire : l’aire du pont de l’Isère.
Après un café double, j’ouvre « les autonautes de la cosmoroute » à la recherche de Cortazar et Dunlop. Depuis le début de périple, je rêve de me trouver sur une des aires de repos où Julio et Carol se sont arrêtés quelques trente trois ans plus tôt. Et joie, la page deux cents neuf me fait franchir l’espace et le temps. Cortazar y mentionne l’aire du pont de l’Isère le lundi 14 juin 1982 à 17h34 avec la légende suivante : «  Pas extraordinaire, mais il y a pire. Orientation du Fafner : E. ». Je regarde autour de moi. Ça grouille de monde. Un brumisateur crache ses fines bulles sur des gamins amusés. Un McCafé absorbe les autonautes et les recrache dans les allées affublés d’un mug en carton. Une armée de clones en short et sandales tournoie en désordre. Ça parle bouchons, temps suspendu. Un homme crie après sa femme. Un bébé pleure. Une vieille dame qui a dû être belle lutte contre le vent et le brumisateur qui défont son brushing. Oui, Julio, rien d’extraordinaire mais il y a pire. Orientation de Fafnerito : Sud.
Je quitte soudain l’A7 sans vraiment avoir vu venir l’embranchement qui me mène sur l’A9. La languedocienne est mon autoroute. Celle que j’arpente quasiment chaque jour. Elle est à cet instant la vraie marque que le temps n’a pas cessé d’exister, qu’il est là avec moi et Fafnerito, que je ne gagnerai jamais contre lui, que la lenteur est un leurre, que le voyage a une fin.
J’arrive à Vauvert vers vingt heures. Je passe une soirée agréable avec Franck et Annick. Un bon repas, de la bière et du vin. Le bonheur de retrouver des amis proches, leur conter mon voyage par les petits bouts, forcément récit incomplet. Impression de grand remue-ménage intérieur. Je les quitte tard dans la nuit pour regagner mon antre près de la belle bleue.
Les poches sous mes yeux sont chargées de visages et d’histoires à raconter. Des anecdotes à la pelle, des petits bonheurs simples comme des questions existentielles lourdes sur le temps, sur l’espace, sur le voyage, sur « mon corps immobile en mouvement » (Quand le pays dévisage et les visages dépaysent http://deboitements.net/spip.php?article739 - Christophe Grossi), sur la mémoire, sur la littérature et ses apprêts, et plus proche enfoui dans mon dedans : sur les autres – ce grand mystère de l’autre.

Lundi 10 août il est 5h45, dans trois heures, je retrouve mon bureau, ma vie professionnelle et quotidienne. Vos visages, personne ne les a vus comme moi. Je n’ai posté ici ou sur les réseaux sociaux aucune photo qui trace vos traits. Je les garde jalousement dans ma tête et dans l’organe moteur de ce voyage – celui qui a vibré entre deux battements, à chaque rencontre et sur les routes intermédiaires. Vos visages, je veux les dire ou les écrire. Ils m’ont tant donné. Merci à tous.

Les visages par ordre d'apparition : Danielle Carles, Isabelle Pariente-Butterlin, Murièle Modély, Jean-jacques Marimbert, Youssef Guennad, Marianne Desroziers, William Mathieu, Gribouille, Edith Masson, Christine Saint Geours, Dominique Boudou, Brigitte Giraud, Rose de Miremont, Jany Pineau, Jean-Michel Pineau, Anne Niedlispacher, Michel Brosseau, Christophe Grossi, Astrid Waliszek, Elie, Mathilde Roux, André Rougier, Monique Thierry, Cathy Weber, #lechat, Isabelle Flaten, Jean-Claude Goiri, Franck Queyraud, Eric, Michèle et Hugo Alario, Anna Jouy, Jean François Briffoteaux et son épouse, Marlène Tissot, Laura, Darwin, Lidia Badal.
Les visages envisagés puis manqués : Frédérique Martin, Anna de Sandre, Gaël, Odile Lafond, Catherine Baumer, Thierry Roquet, Emeline Bravo, Béatrice Voirin, Philippe Reguillon, Jeanne, Isabelle Damotte, Caroline Gérard.
Les visages fantômes : Julio Cortàzar et Carol Dunlop (cf. http://www.liminaire.fr/livre-lecture/article/les-autonautes-de-la-cosmoroute)

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