Au bal, masqué

Tu tournes dans ta bouche des mots d’amour et ce sont tes yeux qui les disent.
Dans les bals populaires, sur la place du marché, dans des thés dansants, ou sur des pistes de terre grasse, tu plantes ton regard fiévreux dans des dizaines de visages féminins. Ton charme n’est pas à refaire et tu le pousses avec tes jambes et ton déhanché. Ton regard pointe les mots dans les figures et toujours la glotte pétrit les envies. Tu déglutis puis oublies.
Tu es buveur de danse et l’alcool jusque dans les cheveux, tu empoignes ta partenaire pour lui faire aimer la vie et décorer la tienne.
Car c’est de décorum dont il s’agit quand on sait, comme je sais, ce que fut ta vie dans le monochrome permanent de ta relation maritale. C’est bien de la couleur que tu viens chercher dans le tango, la valse ou le pasodoble, dans ces danses câlines ou sensuelles. C’est là, enlacé à ta partenaire, parti pour un voyage endiablé qui finira par des mains aux fesses et des bouches caressées, que tu t’inventes et décolles de tes petites vues. Le collé-serré espiègle, les yeux écarquillés et le sourire pleine bouche, tu roules sur la piste pareil à un bus dans les allées étroites de la ville. Tu glisses gros mastodonte, pauvre pataud, et tente de te glisser dans l’amour. Tes pas sont lents et lourds mais le geste réfléchi et précis, et malgré l’ivresse toujours accrochée à tes essieux, tu mènes la danse et ravit la danseuse. Elle est l’allée, tu es le bus à soufflets. 
Mais lorsqu’affleurent les sentiments, tes genoux replient la danse. Pieds en dedans, tu trébuches. Tu n’es au bal qu'un être masqué. A la guinguette des impostures, tu es le petit prince, goguenard et marrant. Celui qui fait danser comme nul autre. C’est une vraie reconnaissance de l’artiste que tu n’as jamais connu. Tu ne te vois pas, tu ne te sais pas, tu goutes et te retires. Tu reprends les allées sombres, le grand volant en bakélite sans direction pour t’assister. Tu erres autour du comptoir à la recherche de ce qui pourrait te faire aimer la vie. Tu fais de grandes embardées avec tes bras, brasse l’air pour te donner contenance et te ressers un pastis pour continuer à danser. 

la France qui danse 5/5culturebox.francetvinfo.fr


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