Corps fauché

Il vit en moi comme un fils dans son père alors que c’est l’inverse. Je suis le fils. Il est le père. A se demander à quel moment cette inversion est intervenue. A sa mort ou avant quand je l’ai vu se perdre, quand je suis passé de l’enfant à l’adulte, quand il a sombré, irrémédiablement sombré, quand il a brossé le temps à rebrousse-poil, quand il a oublié sa femme – c’est-à-dire avant que je naisse et après l’amour. C’est là le nœud. Je suis passé du fils au père à cause d’un amour perdu, à cause de l’amour qui n’existait plus. C’est là le point de rencontre, la permutation aujourd’hui irréversible.

Je vais être plus vieux que lui, un jour. Je vais dépasser son âge qui a buté contre la mort, le rattraper sur une ligne de temps qui, pour lui, ne vit plus. Je serais alors son aîné, son grand frère et si je traîne carcasse plus vieille, je serais en âge d’être réellement son père. Le renversement sera complet. Je serai vieux et grand-père, j’aurai eu un fils-père qui pourrit sous terre. Sa tombe sera mangée par de hautes herbes, les fleurs n’y seront plus que de la paille sèche. On construira la mienne à ses côtés, par prévoyance. Et je verrai dans le marbre se refléter la filiation fauchée, se regretter l’affiliation de malfaiteurs, se pâmer l’enfilement des mots tus, se maudire le reniement, se donner l’angoisse en patrimoine et se répéter les amours déchues, les amours foutues, brisées, décharnées, dépouillées de leurs oripeaux. Ce sont des mots et des pensées à sentence lourde montés sur l’échafaud pour décapiter les silences assassins ; mais le chagrin ne guérira rien, je porterai toujours en moi son amour prisonnier d’un corps fauché.