Je suis en terrasse

Une place à l'angle de deux rues étonnamment peu passantes pour un dernier week-end avant noël. Sur cette place, une vingtaine de tables carrées avec des fauteuils gris sombre tressés dans une sorte de paille plastifiée. Quatre tables sont occupées dont la mienne.

Un homme seul, blouson en cuir avec des épaulettes renforcées qui lui donne une belle carrure qu'il n'a pas. Il feint. Boit un demi de bière à grosses lampées. Ses lunettes abritent deux yeux tristes et il se penche souvent sur ce qui doit être son téléphone — je ne le vois pas d'où je suis placé.

Un couple est installé à la table voisine. Madame a pris un thé à la menthe et monsieur un chocolat chaud. Ils parlent très bas et une mouette perdue dans la ville vient couiner sur les toits et masque encore un peu plus leurs voix. Pas des voix mais une voix. Il n'y a que monsieur qui parle d'une parole grave et basse sans aucun sourire. Il a l'air soucieux et regarde sa femme comme une complice plus qu'une amoureuse. Ce sont ses cheveux blancs, peut-être, qui le chagrinent. Sa tête en est couverte jusque dans les oreilles. Madame est bourgeoise jusqu'au sac Chanel ou apparenté. Je ne suis pas certain que le logo tape-à-l'œil soit vraiment l'original. Elle porte la tête haute et snobe le serveur, un gros black radieux.

Près de moi, deux jeunes gens parlent de voyages. De grandes échappées dans des pays sauvages. Lui porte un bonnet de laine crème. Il est légèrement avachi sur sa chaise, les mains dans les poches de son blouson en toile avec une virgule dans le dos. Elle, jolie brunette, a la voix douce des nouvelles amazones bio, de celles qui rêvent de grands espaces et de nourritures végétariennes en tandem avec un amoureux grand et musclé. Lui est chétif et bégaye un peu.

Le temps d'écrire et deux tables ont vu arriver quatre nouveaux occupants.
Deux amies d'une cinquantaine d'années. Toutes deux vêtues d'un manteau noir sobre, de chaussures plates pratiques pour cette journée de shopping de noël - des ballerines rembourrées de laine, semble-t-il. C'est dommage, ça les vieillit. Deux paires d'escarpins leur auraient donné l'allure qui leur manque pour parfaire leur beauté. Elles boivent du thé Earl Grey sans grâce. Pour une en déchiquetant le papier du sucre avec les dents tandis qu'elle allume une cigarette de l'autre main ; pour l'autre, en touillant son breuvage avec une nervosité telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle renverse le thé sur le spéculos posé sur la soucoupe.

Les deux autres arrivants ont tout d'homosexuels branchés. Un foulard bleu à pois blancs pour l'un. Une barbe finement taillée et un trench-coat clair à capuches Burberry pour l'autre. Ils ont commandé deux tiramisu avec du thé. C'était prévisible. Ils discutent en souriant. Ils sont beaux et le savent. Ils se tiennent bien droit sur le bout de l’assise. Je pense qu’ils vont se saisir de la tasse en levant le petit doigt mais non, le cliché s’arrête là.

Le couple « faux Chanel cul serré et cheveux blancs dans les oreilles » est parti.
L'homme à la carrure factice déprime devant son verre vide. Je ne comprends pas pourquoi il n’en commande pas un autre.
Les disgracieuses papotent à outrance. Quelques hommes en prennent pour leur grade et ça les fait rire.
Les jeunes aventureux vont rejoindre un ami à la gare dans demi-heure. Il se lèvent et s’embrassent.
Les homos se font les yeux doux mais n'osent pas se prendre la main. L’un deux grelotte, l’autre lui passe son trench-coat.

17h00. Je retiens un rot dans ma gorge après la dernière lampée de Hoegaarden. Je laisse vingt centimes de pourboire. Je me sens radin. Il fait doux. L'air est rempli d'une nostalgie que je n'arrive pas vraiment à contenir. Quelqu'un m'a peut-être observé depuis les terrasses voisines ou d'une fenêtre des immeubles qui nous entourent. Quelqu'un, comme moi, qui a peut être aussi écrit sur les passants, comme ça, pour une histoire de rien.