La vigne aux figues

Encore un coteau perché au ciel sous une muraille en chaos schisteux. La vigne aux figues, la vigne du haut, la vigne du papé. Chacun l’appelle comme il veut. Personne ne sait vraiment comment nommer une vigne alors on lui donne une appartenance, on la situe  – en haut, en bas, au milieu – ou on lui accole ce qui peut faire sa différence. Mais dans la région, elles se ressemblent toutes. Des rangs aux ceps serrés à égale distance, tous joufflus de vert en septembre et très vite nus en hiver, forment des étendues pendues et trouent le relief grevé de buissons. Les vignes sont entourées de chemins vicinaux tous semblables : de terre ocre et ficelés de chardons, d’herbes folles et de ronciers qui mangent la voie.

Mais la vigne aux figues se démarque des autres. Perchée dans une parcelle de bosquets esseulés, rien autour qu’une lande de pierres calcaires, elle est une des plus hautes avant la fin du village. Campée dans sa gouttière marneuse rouge, elle est ceinte d’arbres fruitiers. Un vieux cerisier noir est flanqué sur la pente depuis des siècles (avant même que la vigne soit vigne). Deux figuiers chevelus tombent leurs branches autour d’un puits sec. C’est avec eux qu’on se pose pour le petit-déjeuner ou la pause de l’après-midi. Sous les banians qui pleurent, à l’ombre d’un soleil de vendange, on glane le fruit mou et chaud qui va nous filer des coliques. On le cueille à même l’arbre ou on le ramasse lorsqu’il vient de s’esclaffer sur la margelle du puits. Son cœur rouge et ses artères filandreuses glissent entre nos dents et laisse couler un sucre doux dans les gosiers séchés par les vents. Les ventres se gonflent et ronronnent à la douceur de la chair qui fut fleur.

Assis là en tailleur, on regarde longtemps le ciel faire danser ses nuages sur le village en contrebas. On commente la météo aux déplacements des nimbus. Au gros noir qui approche comme un char d’assaut, on prédit l’orage à la minute près. On évoque le papé, fin météorologue, qui tirait l’eau du puits pour couper son vin. L’eau et le papé aujourd’hui disparus nous entourent pour une minute suspendue de nostalgie. Avant de se remettre à la tâche, de répartir dans les trainées saper les souches du gras de leur fruit, on crache en souvenirs nos peaux de figue dans le puits et sans décoller nos dents, on sourit à l’écho.