Une après-midi ordinaire

C’est une après-midi à sortir dans le jardin. Le soleil de printemps passe ses mains entre les haies fraîchement taillées. Il fait ni trop chaud, ni trop froid. Les cerisiers ont mis des bourgeons aux branches. Encore calfeutrés dans leur gangue, bientôt ils fleuriront. Pour l’instant, il faut surveiller le pied de l’arbre, le débarrasser des mauvaises herbes. Il faut y aller couvert, un chapeau pour se protéger des premiers soleils et un foulard bien noué au cou pour éviter le grain des vents marins.

C’est une après-midi de dimanche. Après le repas, il a bu d’une seule gorgée son café touillé avec le manche d’une fourchette. Il a regardé dehors à travers la baie vitrée, gardé un instant ses yeux dans le vague et perdu quelques pensées sur les margelles de la piscine. Il a songé au cerisier, à ses enfants, ses petits-enfants, à leur tracas quotidiens et comment, lui, il pouvait les résoudre. Puis il s’est levé, a eu envie d’un cigare. Dix ans qu’il a arrêté de fumer. Il a entrebâillé la baie, s’est tenu là un instant, un pied dehors, un pied dedans, en appui contre le chambranle. Il a soupiré, le visage fermé, puis a touché son ventre rond et tendu du bon repas. 

C’est une après-midi comme une autre. Elle est allée chercher un chapeau, un gilet polaire et un foulard de soie. « Si tu sors, mets ça. N’attrape pas froid… ». Elle lui a dit ça et il est sorti. Il a fait le tour de la piscine. A l’épuisette, il a ramassé les brindilles de pins qui menacent d’engorger les esquimeurs. Sur le chemin qui descend au jardin, il a arraché avec la main quelques herbes folles qui poussent entre les pavés. Il s’est trop baissé, a eu mal au dos. Dans les allées, il a flâné en surveillant que rien ne dépasse. Il s’est senti un peu las de toutes ces années. Près du cerisier, il a rafistolé la balançoire pour le petit dernier, s’est dit qu’il fallait repeindre la cabane, qu’il devait aussi aller voir sa fille qui a un problème de chauffage. Que tout ça c’était du travail. Puis il a pensé à sa peine à lui, à sa jeunesse à la mine et aux jours qui s’écoulent dans le ruisseau près des pins. Il est remonté à la maison, s’est fait couler un autre café qu’il a bu debout devant la machine. Elle lui a demandé si ça allait. Il a opiné du chef en lui souriant, s’est tu un instant mais ne l’a pas embrassée. Une gorgée d’eau prise au robinet pour faire taire l’amertume et il a dénoué son col, découvert sa tête et quitté le gilet. Il a regardé tendrement sa femme et l’a brocardé avec tout le poids d’un amour qui se passe de mots. Elle a souri puis ri à ses sempiternelles plaisanteries, comme tous les jours. Elle lui a demandé s’il allait faire la sieste, car il fallait qu’il se repose maintenant. Il lui a dit que oui, que c’était l’heure, qu’il était fatigué.

JO
Photo : Thomas R. https://www.facebook.com/Thomas-Photographies-1113357818697688/ 


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