Au tourniquet

Tu te souviens sur la place ? Au centre, il y avait une grande allée en bitume et, de part et d’autre, deux larges terrains de pétanque bordés de platanes. Après avoir gravé l’écorce au couteau suisse -  toi, moi - on filait, la poussière dans les yeux, prendre le vent qui glisse, bousiller le bout de nos baskets et balancer nos têtes ailleurs ; on voulait déjà sortir de la réalité.
C’était au fond du terrain de gauche, dans l’aire de jeu près de la clairière. On faisait la course - toi, moi - tu me lançais des cris aigus dans les oreilles et dans l’élan, je t’attrapais la main. Dérapage contrôlé pour un arrêt brutal, les quatre pieds serrés et on se retournait pour mesurer nos traces laissées sur la terre fine. La plus courte avait gagné. On se souriait, balayait des semelles pour effacer et on recommençait.
Tu me regardais d’un œil espiègle et glissais l’autre sur le manège, le tourniquet de fer et de bois. Tes fesses posées sur la rambarde en tube lisse et froide, tu me demandais de te faire tourner. Vite, encore plus vite. Alors, de toutes mes forces, je poussais l’engin et, arrivé à pleine vitesse, je venais te rejoindre. Ton rire s'enfuyait dans la clairière, tes cheveux dans mes yeux. On se laissait griser. Le paysage fondait en spirale et nos ventres se retournaient. Quelques minutes, une éternité... La nôtre. Mais il fallait ralentir le manège, la force centrifuge tombée jusque dans nos chaussettes donnait envie de vomir. Mais tu ne le disais pas. Mais je ne le disais pas.
Un pied au sol pour, du talon, stopper le tournis des ventres et on descendait mal assurés. Dans notre démarche de guingois, dans nos esprits dégingandés, épaule contre épaule, enfin on se cherchait les lèvres.


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