Le chemin impossible

C’est un chemin impossible qui serpente sur le versant sud de la colline. Il n’y a que la camionnette qui puisse s’y frayer un passage. Les buissons ont envahi la voie – une multitude de taillis touffus entourés de ronces agressives. La forêt avance. Elle a traversé la route sans demander l’autorisation. Ici, la nature reprend ses droits. De toute façon, elle n’y a jamais renoncés. L’homme en ces lieux est un invité. Un hôte qui doit mériter le sommet de la montagne. On n’y vient pas en touriste. Il faut être équipés, avec véhicule adapté et de la pugnacité. L’endroit est protégé par des barbelés naturels pour éviter les intrusions ; aucune barrière ni aucun panneau d’avertissement ne sont nécessaires. Si on vient là, si on s’aventure à tailler ce chemin, c’est pour goûter à la férocité de la terre et s’y faire mordre, si elle en a envie.

Sous un soleil de plomb, on avance. Lui au volant, moi en passager. Il fait chaud et mes cuisses collent au revêtement en skaï brun du siège. La même transpiration suinte de son front. L’habitacle est une étuve. En pleine manœuvre pour éviter les ornières, il souffle, respire fort, marmonne, jure à tous les dieux de la route et d’ailleurs. Il tourne le volant avec supplice. La vieille guimbarde n’est pas équipée d’une direction assistée. Elle hurle et ses pauvres chevaux sous le capot sont bien en peine. Elle est raide et pataude mais on progresse. Il évite des crevasses si grosses que l’on pourrait croire qu’elles cachent des gouffres. Il est attentif, mains crochetées à la bakélite du volant, et roule au pas. Puis d’un coup sec, accélère pour gravir un monticule de cailloux lourds de terre séchée charriés ici par les pluies torrentielles d’un autre siècle.

Mon coude appuyé à la fenêtre se fait tailler par les ramures des ronciers. Telles des bêtes traquées, elles défendent le territoire, s’attaquent à nous. Je saigne, le lui dis mais il ne m’entend pas. On n’est pas chez nous ici, dit-il, accroche-toi, petit ! Je rentre mon bras, regarde la route et le ballant m’emporte. Je tape la tête contre le chambranle de la portière puis rebondit sur son épaule massive, nue et grasse. La camionnette vacille et se dresse sur trois roues. La quatrième tourne dans le vide. En contrebas, un ravin de plusieurs dizaines de mètres se jette dans un ru à sec, constellé de rochers calcaires tannés par le soleil de l’enfer. Il manœuvre, de l’eau coule à grosses gouttes sur son visage et de sa mâchoire serrée, il décoche de nouveaux jurons, des plus grossiers, notamment un dans lequel il hurle que la mère de ce chemin est une pute. J’ai peur. Je m’agrippe des deux mains à la poignée au-dessus de la portière et m’accroupis tendu sur le siège, prêt à l’inexorable chute.

La voiture vocifère, le moteur s’emballe comme s'il allait exploser. Il change de vitesse, embraye, débraye, pousse un bouton sur le tableau de bord puis un levier, puis un autre bouton. Il a désormais l’allure d’un pilote en panique juste avant le crash de son avion. Je crie. Il me crie dessus. Je me tais, il continue à jurer. Je ferme les yeux. Je n’attends plus rien. Je n’entends plus rien. Le moteur ralentit, tousse et s’arrête. Je rouvre les yeux. La voiture est sortie du chemin pour atterrir au milieu d’un maquis de genêts. Il s’éponge le visage avec un mouchoir en tissu, regarde autour de lui, me regarde et en souriant, me dit : on a eu chaud, petit !

Mon père, ce barjot.