Eddy et Serge

Pour se sentir vraiment sur une île, il faut en connaître les contours. Qu’elle soit suffisamment petite pour en saisir la mer et assez large pour laisser ses rêves y fleurir. 

Aujourd’hui, Eddy et Serge ne savent plus ce qu’ils sont venus chercher ici. Au bord de la falaise, l’aplomb des idées manque. Il ne reste plus qu’un vertige dans lequel les deux amis ont de la peine à se retrouver. Au soleil déclinant, chacun naît au crépuscule, emporté par le trouble de l’autre. L’esprit îlien, dont l’océan draine sans cesse l’espoir, s’enlace sur les rochers tandis que leurs corps restent secs à son ressac. Sur la paroi où s’agrègent des neiges grises, un froid inconnu les saisit et fige à un arbre malingre l’innocence de leur périple.  Ils le savent. De tous les voyages, ce sera le dernier. 
Trois ans plus tôt, ils étaient arrivés à Saïpan pour construire une vie. Leur enthousiasme dans des valises aussi grandes que les rêves qu’ils nourrissaient. Ils désiraient construire dans la petite île du Pacifique l’existence que ne leur laissait plus vivre la vieille Europe, engoncée qu’elle était dans les atermoiements politiques et les regrets d’un faste disparu. Les premiers mois furent prometteurs tant ils avaient été accueillis en sauveurs. Ils apportaient avec eux le savoir-faire et l’argent nécessaire à bâtir et faire vivre les populations autochtones. Très vite, ils déchantèrent. L’argent disparut en même temps que leur allant – les affaires n’étaient pas aussi simples qu’ils les avaient pressenties. Les vieilles recettes colonialistes ne passaient plus, l’île se rebellait contre leur suffisance et les deux maîtres d’œuvres durent renoncer.
Ce soir, Eddy et Serge cherchent dans le ciel que se partagent l’océan et la baie le courage de quitter l’île. Les deux hommes ne parlent plus et laissent les embruns purger leur désespoir. Eddy se tient droit face au précipice, l’extrémité de ses pieds tutoie le vide. Serge, tête basse, prie déjà à leurs âmes perdues.

© Huang, Pure of Sight, 2011

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