Toute la dentelle du monde

Il n’y a rien désormais que je puisse faire. Le temps s’est affalé entre les tables, draguant dans sa langueur les souvenirs vers le large. Nous voilà tous les deux contraints à regarder au bout du ponton si nous y sommes encore, si quelque rêve peut absoudre le passé et nous y faire revenir. 

Cet été là, tu portais en toi toute la dentelle du monde, une légèreté et une élégance si pures qu’elles semblaient à peine effleurer ta peau et dans le même temps, ce que je nomme dentelle ciselait à jamais des ombres dans mon âme. Rien ici dans cette allégorie de brodeuse ne considère ta beauté qu’il serait malvenu de détailler tant elle fut indéniablement reconnue par tous. Non, ce dont je veux te parler aujourd’hui alors que je suis près de la mer, assis à même le sol, sur le gazon humide, à l’exacte place où nous nous trouvions ce soir de juillet que tu ne peux pas avoir oublié, ce dont je souhaite te faire part ne se vit que ce jour-là : la marée basse qui s’éternisait comme si l’océan avait décidé de nous laisser toute la place, la trace de tes pieds sur le ponton qui malgré la chaleur accablante ne séchait pas, tes sauts de cabri sur les margelles de la piscine et tes jambes qui semblaient terminées par des pointes de danseuse, mais aussi et surtout, tes cris aiguës qui traçaient des courbes sur l’eau dès qu’un insecte en voulait à ta peau. Ta peau de dentelles, de toute la dentelle du monde. 

Un oracle que ce soir-là, malgré notre affaire sur le ponton. Mais n’en parlons plus. Ne parlons plus de cette dispute qui nous fit basculer mais qui paradoxalement maintenant me ramène à toi. N’en parlons plus, je m’efforce d’oublier ce mauvais moment comme j’ignore aujourd’hui tous ceux qui disent encore combien tu fus belle. Tu n’es pas partie ce soir-là, tu ne m’as pas laissé seul sur le ponton, à regarder le fond des eaux, à te chercher dans le ressac impétueux de l’océan ; et ce n’est pas parce que la trace de tes pieds a disparu, ni parce que je ne peux plus toucher ta peau de dentelles, et que ce soir la piscine est couverte d’insectes gisants, que tu es morte. Personne ne me le fera croire – j’ai pris le parti de te rêver. 


André Kertész, New York. 1956