Dans le creux

Il faudra du temps pour oublier les draps froissés dans lesquels tu t’enveloppais pour écrire. Ton lit et les feuillets autour.  Feuilles déchirées, papier en boule, copeaux de toi. Assis en tailleur au milieu du matelas – là où se trouvait le creux provoqué par le manque d’une latte sur le sommier –  tu t’enfonçais et autour de toi remontaient une mer d’épreuves, vagues du lit, nappes d’encre, esquisses d’une histoire qui jamais ne te calmait.
Il faudra du temps pour chasser cette image d’un homme à la parole coupée, obligé de s’en prendre à l’écriture pour exister. Gratter du papier à l’envi, s’astreindre à écrire alors que rien ne coulait de tes pauvres mots, de tes phrases mal fagotées qui retombaient mollement comme de la poussière filtrée par un pâle rayon de soleil. Les cheveux ébouriffés, le corps ramassé dans le trou et le stylo rongé dans ta bouche, tu pestais contre le monde entier. Pris de spasmes desquels fusait parfois un éclair de génie, tu ne crachais en définitive que des filets de hargne. Ta colère s’évacuait dans ces flammèches devenues bien vite cendres, pattes de mouches perdues sur la page crevée.
Il faudra du temps pour te relire.