La daube

Tu as crocheté les volets pour t’abriter de la lumière. Sur le feu bouillonne une daube de bœuf, pour ce soir. Tu as ajouté avant de la couvrir un peu de ce vin passé. Tu dis qu’il est passé mais pas encore vinaigre, suffisamment aigrelet pour relever le bouillon. 
C’est une journée de début d’automne gorgée d’heures lentes où le soleil écrase la maison avant de la laisser reposer dans un soir plus doux, presque bon. Un peu comme la daube qui va cuire mollement durant trois heures pour donner au dîner son goût si tendre.
Tu prends un livre délaissé depuis plusieurs semaines et assise devant la fenêtre, ton regard fait des allers-retours entre les lignes de la page et celles de lumière qui traversent les volets. Le clapotis du bouillon te berce lentement. Chaque bulle éclate et résonne dans ta tête à la recherche d’un écho lointain. Le fumet de la viande mijotée parvient à tes narines et ranime le souvenir. Tu revois ta mère aux fourneaux touillant la daube d’une cuillère en bois tandis que ton père mutique lit à la fenêtre.
Tu finis par t’assoupir sur ton livre.
Sur tes genoux l’ouvrage lourd, resté ouvert à la même page, glisse sur la toile de ton tablier, tombe au sol et se referme.
Tu respires en reniflant un vieux sanglot, la bouche ouverte. Une mouche vole autour de toi. Le jus de la daube déborde de la casserole.
On jurerait que tu meurs.