Les casseroles

Avant l’aube, la cuisine plongée dans l’ombre laisse entrevoir sur le mur deux casseroles en cuivre suspendues l’une au-dessus de l’autre. Léchées par la lumière du couloir qui taille son chemin à travers le rideau en corde, elles font office de phares à la nuit qui traînaille.
Tu descends de la chambre par l’étroit escalier en colimaçon. Encore dans ton sommeil, ton premier geste est de passer le doigt sur le cul de la casserole la plus basse, pour vérifier s’il y a de la poussière. Le frottement émet un bruit comme un râle qui fait se lever l’oreille du chat.
Ton doigt laisse une marque sur le cuivre. Le chat monté sur la table pour t’accueillir attendra sa gamelle. Tu saisis le premier chiffon qui sèche sur le dos d’une chaise et tu frottes la casserole avec énergie. Tu la briques à fond jusqu’à voir ton reflet dans les courbes de cuivre puis la reposes sur son crochet en ajustant la queue de façon qu’elle soit bien alignée sur la casserole du haut.
Tu lèves la tête, d’un air insatisfait. Tu repasses ton index pour t’assurer qu’aucune poussière ne subsiste, le frottes à ton pouce pour éprouver la coulée d’air propre entre les pulpes et finis par porter tes deux doigts à la bouche. 
Le jour se lève en même temps qu’une odeur de cire d’abeilles.
Le chat saute de la table et vient miauler entre tes jambes.
Tu t'assieds, jettes un oeil à la fenêtre qui s’éclaire puis aux deux casseroles. 
Demain, tu feras la poussière sur la plus haute.