Les yeux du bois

Tu as rentré le bois pour l’hiver. Sous la tonnelle, tu découpes les grosses bûches en rondins afin qu’elles puissent facilement s’insérer dans l’âtre. Tu élagues les petites branches, ça fera du petit bois pour allumer le feu. Avec un couteau, tu retires ce que tu appelles les yeux du bois, petites saillies qui peuvent blesser lorsqu’on se saisit de la bûche. Tu dis qu’il faut que le bois rentré soit propre, la bûche lisse, le rondin parfait. Tu t'actives à la tâche avec une application sans pareille.

Elle, elle te regarde depuis la fenêtre d’en face, derrière son rideau blanc brodé. Tes gestes prennent alors de l’amplitude. Ton dos se voute exagérément puis soudain tu te cabres comme un pur-sang. Ton front se strie sous l’effort, quelques ridules de force qui disparaissent dès que tu souris. Entre deux cognées, tu remontes les manches de ta chemise pratiquement jusqu’aux épaules pour laisser luire au soleil tes muscles renflés.

Tu sais qu’elle t’attend chaque jour, à la même heure. Ainsi tu en rajoutes, tu crânes avec ta hache que, de temps à autre, tu poses ostensiblement sur ton épaule en admirant le tas de bûches découpées. Jambes écartées, tu fais rouler tes hanches comme si le besoin de décontracter ton corps se faisait sentir. Tu sais qu’elle regarde ton petit cul moulé dans ton jean alors tu chaloupes encore un peu, pour le plaisir. Puis tu reprends le boulot parce que, dis-tu, il ne va pas se débiter tout seul, ce bois. Tu parles seul, fort, de façon à ce que, derrière sa fenêtre, elle t’entende. Tu jacasses, sifflotes, gesticules et râles quand une bûche te résiste – fort, très fort. 
Cette année, tu as « fait » du bois pour au moins trois hivers. Tu es fier de toi et, secrètement, tu attends les premières gelées pour traverser la rue et aller lui offrir deux ou trois beaux rondins.

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