Vous avez toujours vécu dans cette maison

Vous avez toujours vécu dans cette maison.

Les murs en gardent le souvenir. Des portraits de ton père et de ta mère enlacés sont exposés dans toutes les pièces, dans le salon, dans ta chambre, dans la cuisine… Plusieurs époques s’enchaînent sur ces photographies encadrées avec soin. On peut les voir jeunes en vacances avec, en arrière-plan, de larges plages de sable blanc ou au sommet d’une montagne enneigée ou encore devant un décor de savane africaine où ils semblent poser pour une carte postale. Ils sont partout, jusque dans les toilettes où sur la porte, côté intérieur, tu as collé un poster d’eux quasiment grandeur nature. Ton père et ta mère sur pieds face à toi accroupi qui les regardes comme des dieux.
On les trouve aussi sur des reproductions grand-format, un peu plus âgés puis vraiment vieux, assis et toujours serrés l’un contre l’autre, dans le canapé du salon sur lequel encore aujourd’hui, tu t’assieds en réajustant les vieux coussins et en songeant à eux, à leur absence, au vide qu’ils ont laissé dans cette maison.

Absence qu’il faut oublier car pour toi ils sont toujours présents entre ces murs. C’est ce que tu as dit le jour où tu as entrepris de sortir tous les albums de la bibliothèque et de retirer chaque cliché de leur protection plastique qui les isolait du temps. Tu les as fait agrandir, retoucher, encadrer par un professionnel en ne lésinant pas sur la dépense. Des cadres en bois précieux, des agrandissements de qualité à partir des négatifs que ton père prenait soin de ranger à la fin de chaque album. 
Aujourd’hui, la maison ressemble à un mausolée. D’ailleurs, il n’est pas rare que tu allumes quelques bougies que tu disposes sur les vieux meubles juste sous les photos. Leurs visages s’éclairent alors comme s’ils sortaient de tombe pour hanter tes soirées. Toi, tu préfères dire que le mouvement des flammes les réanime et les fait revenir s’asseoir à tes côtés, sur le canapé.

Vous avez toujours vécu dans cette maison.

Sans eux, elle n’a plus aucune utilité, plus aucun sens. Sans eux sur les murs, tu ne pourrais plus y vivre. Tu répètes cela à toute personne qui entre dans la maison, effaré par l’omniprésence de tes parents. Des photos par centaines qui masquent jusqu’à la couleur des murs, photos glaçantes, photos sur lesquelles le regard de tes parents semble suivre chaque mouvement dans la pièce comme s’ils étaient eux-mêmes surpris de se trouver là, dupliqués jusqu’à l’infini. Cette situation avoisine la démence. Cette mise en scène du souvenir portée à son paroxysme inquiète ton entourage qui ne comprend pas ton comportement.

Tu les laisses dire. Ils ne peuvent pas comprendre ton attachement à eux. Ils ont leurs parents, eux encore. Ils ne savent pas combien ça fait mal d’être orphelin.
Pourtant, on n’a jamais retrouvé une seule photo de toi dans les albums désormais tous vides et crevés dans le bas de la bibliothèque. Aucune photo de toi, le fils bien-aimé qui se dit gardien de la mémoire de ses parents. Pourquoi ? Jamais tu ne t’es posé cette question qui représente ici la seule absence notable : toi.

Tu as toujours vécu dans cette maison.

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