Ivre

Ivre, le jour tremble,
à la joue une couperose
jusqu’au bout du nez
que la nuit va moucher
entre deux nuages épais
comme des piliers de bar.

Couturier

Une fermeture éclair
pour le trou dans mon nuage.

Deux points de laine bleue
pour réparer l’accroc du froid.

Sourire au cri d’un enfant
pour rapiécer le creux de la vague.

Raccourcir les ourlets de brume
tombés aux chevilles de l’étang.

Tailler les ombres au couchant
pour évaser l’encolure du vent.

Bref, j’ai passé l’après-midi à recoudre le ciel.

L'envers

Regarder l’envers de l’instant qui rôde entre deux averses. Y voir une nuée de lèvres tendues comme autant de baisers à voler ou au contraire un vol de corbeaux belliqueux qui se confond dans une cape d’ombre ; à moins que ce soit la même et seule vision avec laquelle il faudra compter demain aux heures où tu te crois poète.

Feu passé

On attend autour d’un feu passé,
encore ivres des combats à mener.

Dehors la rue martèle des fêtes,
des arbres enroulés à nos têtes.

Le monde nous prête un courage,
un sourire dans une boule à neige.

Lentement on secoue les cendres
des lendemains grisés de rêves.

Meurtrières

Le jour saigne
les dernières heures
d’avant l’ombre

et toi tu joues
à compter les morts
derrière la vitre.

Sur ta peau,
des meurtrières
par où regarder
les défuntes.

Un peu de rouge sang

Aujourd’hui est une faim coincée dans le ventre de la semaine. Il lui faudrait un morceau de viande à cuire pour apaiser la lumière trop crue, un peu de rouge sang pour assouvir quelques pulsions carnivores.
À défaut, les heures se tordent, cherchent à se mettre quelque chose sous la langue, rôdent dans les rayons surgelés du temps pour sucer un vieux nuage ou gober un trait tordu dans le ciel. Un petit larcin pour calmer les contractions du jour.

Mécanique

Quand le moteur du jour débraye, jeter une pensée espiègle dans le cambouis du ciel en soudant d’un regard une ombre grasse, en décalant d’un doigt les rouages d’un nuage ou en freinant d’un soupir l’effacement naissant d’un arbre ; puis s’en remettre au sommeil des bêtes sans vraiment comprendre à quoi rime toute cette mécanique.

Un symbole

Un chemin dans le ciel s’embrase,
trace une ligne au reflet mouvant.

On pourrait y saisir un symbole,
conserver cette seconde éternelle

pour que chacun en fasse un souvenir.

Coup de feu

Au loin, un coup de feu sans raison.
L’arbre frémit et lâche un oiseau apeuré.
Un chien fatigué aboie au silence d’après.
La voisine à la fenêtre tire à elle ses volets.
Sur la grève, une vague éclate dans l’ignorance générale.
Rien en somme que l’instant ne retient.

Au bord d'un café noir

On a voulu tremper la lune
dans le ciel le plus sombre,

asseoir la nuit sur la digue
comme au bord d’un café noir,

décocher un sourire pour voir
si l’espoir ricochait dans l’eau,

puis on est partis sans rien dire,
une mélancolie sucrée sur les lèvres.

Peu, contribution à Entendre-Voir sur @lairnu

Entendre-Voir, c'est la rubrique tenue par Mathilde Roux sur le site "L'air nu : Littérature Radio Numérique".

À partir de photographies proposées par Mathilde, ce qu’une image fixe suggère à un auteur, ce qu’elle lui fait dire, ou comment il la transforme. Une page est ainsi composée de modules sonores de 1 à 5 minutes créés par les auteurs.
On peut y écouter les textes de Virginie Gautier, Laurent Herrou, Guillaume Vissac, Emmanuel Delabranche, Pierre Ménard, Michel Brosseau et aujourd'hui, dans sa nouvelle mise à jour, Ester Salmona, Patrice Cazelles ainsi que ma contribution dans un module sonore intitulé "peu".

C'est par ici que les images bougent avec le son : http://www.lairnu.net/entendre-voir/


Déjà-vu

Sous ces airs de déjà-vu, voilà la nuit qui descend prendre son verre quotidien. Cul-sec, vider le jour sans que personne ne puisse rien y changer. La nuit est une vieille ivrogne. Une sangsue qui pompe la lumière chaque soir, accoudée au zinc. Et le pire c’est que, dès la première ombre, le crépuscule remet la sienne.

A ces deux mouches

A ces deux mouches qui se rencontrent sous la lampe, je voudrais dire la tendresse de l’approche, les jeux d’enfants dans la cour d’école quand elles se cherchent des ailes, mais aussi l’automne qu’elles provoquent dans la main du soir

Peau flétrie

Derrière la naïveté des nuages,
une pâle douleur se contient
entre deux brassées de ciel
aux couleurs surmenées.

Elle cache un visage inconnu
à la peau flétrie par les âges
qui ressemble à cette pomme
sur la table restée à l’air libre.

Avec un rien d’acide en plus
quand on y plante les dents,
un relent de sucs mal digérés
par l’estomac du monde.

Une idée ?

Accrochée à sa faible lumière,
une idée balance les pieds

d’un nuage à un autre nuage,
ne sachant que faire du regard

que porte sur elle des milliers
d’autres idées qui puent des pieds.