Je suis un Hérault

image

Mon « métier » me réserve parfois des moments de bonheurs infinis. Parmi ceux qui m’emplissent de joie, il y a la visite régulière à la préfecture. Plantée au centre de ma ville, trône une magnifique bâtisse à la façade ocre. Le drapeau bleu blanc rouge flottant, la grande porte cochère, ses deux vigiles et son serpentin de barrières pour y accéder, tout y est. Nulle doute, l’antre de la bureaucratie régionale est bien ici.

Passé les détecteurs de métaux et la fouille corporelle aléatoire, je me retrouve devant le distributeur de tickets. Trois boutons : le premier de couleur verte indique « cartes grises ». Le deuxième, rouge « cartes de séjour » et le troisième marron délavé affiche ostensiblement la mention « caisse ». Etant en situation régulière et n’ayant pas l’intention de décaisser un seul centime, je choisis naturellement le bouton 1.

Une fraction de seconde aura suffit pour que sorte, sur un papier thermique blanc, mon laisser-passer pour l’eldorado administratif. Paradis de la délivrance certifiée qui s’incarne dans les guichets G, H ou J. Trois portes d’accès pour que ma demande d’immatriculation soit prise en compte. Un coup d’œil sur le ticket, un autre sur l’afficheur digital d’un mètre carré trônant au centre de la salle d’attente. 653 sur l’un, 617 sur l’autre. 36 personnes attendent leur tour avant moi (cf. image).

Passablement agacé, je m’assois sur le banc le plus proche et tourne mon ticket nerveusement. C’est pratique, il est mentionné l’heure à laquelle je suis arrivé. 11h39. C’est prévenant comme annotation. Souvent, lorsque je sors d’un tel lieu, j’ai conscience de la longue durée passée mais je ne sais jamais avec précision combien de temps s’est écoulé. Cette fois, je vais savoir. Je pourrai définir cela à la minute prés. Non content de penser au temps volé à leurs usagers, l’administration est courtoise et dispose d’un accueil très chaleureux. Pour preuve, sous le logo de la préfecture, figure en toutes lettres « Bienvenue au service cartes grises ». Autant de bienveillance me tire presque une larme à l’œil.

A côté de moi, un homme d’une trentaine d’années trépigne. Son pied gauche fait des ronds. Ses mains se croisent puis se décroisent. Entre-temps, il les porte à sa bouche pour ronger un ongle ou deux. Percevant son angoisse, sensation qui nous réunit, j’engage la conversation. « Vous avez quel numéro ? ». J’ai conscience que ma question doit être celle qui résonne le plus dans cette salle froide et grise. « 652 ! » me répond-il crispé en recrachant un bout d’ongle qui rebondit sur le banc d’en face. « Ah ben ça alors, j’ai le 653 ! ». Il ne bouge pas d’un cil, n’esquive même pas un sourire. Je me tais et retourne à mon étude du ticket.

« Préparez votre dossier en attendant votre tour ». Un peu qu’il est prêt mon dossier ! Et s’il ne l’est pas encore tout à fait, il y a encore vingt personnes devant moi qui vont me laisser toute latitude pour le peaufiner, mon dossier ! Je vais pouvoir relire les formulaires, cocher les éventuelles cases manquantes et bien classer les pages dans le bon ordre. Très important le rangement des documents pour éviter de faire perdre son temps à l’agent qui va me recevoir, debout, devant une fenêtre en plexiglas.

648 ! La tension monte. Je crois que j’ai le trac. C’est con mais je ne le sens pas. 649 ! J’ai les mains moites. Et s’il manquait un document ? L’horreur ! 650 ! J’en peux plus. J’ai chaud. Quel va être MON guichet ? G, H ou J ? 651… 652 ! L’homme aux ongles décomposés se lève et empoigne le guichet H puis se ravise. Ce n’est pas le bon. Visiblement en panique, il glisse d’un pas chassé agile vers le guichet G. Ouf, j’ai eu peur pour lui.

Plus que quelques minutes et c’est à moi. Tu le tiens, ce guichet, arf, tu le tiens ! Vas-y ! N’aie pas peur ! Tu es grand ! Tu es fort ! Tu peux le faire.

653 ! Victoire ! J’y suis ! L’enregistrement prend deux minutes trente. Je regarde mon ticket puis ma montre. Deux heures et onze minutes se sont écoulées. Vive la république, vive la France !