Cassandre la web-dreameuse (3)

image [ Alvin le web-addict (2) ] Le même matin à quelques centaines de kilomètres d’Alvin, une barre d’immeubles perdue dans la brume matinale voit ses première fenêtres s’éclairer. Une à une, les vies renaissent de cette banlieue lyonnaise sinistre. Au onzième étage, une d’entre elles dessine une silhouette en ombre chinoise. Zoom sur la salle de bains de Cassandre. Elle s’apprête, s’examine dans le miroir, traque le bouton obscur, déboucle la mèche rebelle et sur la pointe des pieds, finit son tour narcissique en vérifiant son tour de taille et la fermeté de son ventre. A peine vingt-deux ans et livrée à elle-même dans cette ville qu’elle ne connaît pas. C’est mieux la ville pour tes études ma chérie, lui avaient intimée ses parents, soucieux de sa réussite. Voilà, deux ans qu’elle habite ce studio exigu. Solitaire et fragilisée, elle n’a jamais réussi à lier contact avec les habitants, pas plus qu’avec ses camarades de cours. Alors ce matin encore, elle se demande ce qu’elle fait ici, sans ami, sans sa famille. Cassandre est triste.

Un lien, un seul qui se démultiplie au-delà de son existence silencieuse lui permet de ne pas sombrer et  garder contact avec le monde. Un lien entre elle et une machine froide et insignifiante, du moins à première vue. Elle est rose avec un liseré blanc qui l’entoure. Quand elle l’ouvre, son reflet fugace sur l’écran noir tire les traits de son visage ; mais Cassandre se réjouit très vite de n’être qu’à quelques encablures de son eldorado, juste quelques secondes, le temps que son ordinateur démarre et affiche son Eden de pixels. Au travers de l’écran qui s’illumine, le web se promet à elle. Ses pensées s’édulcorent. Ses tracas quotidiens, sa tristesse récurrente disparaissent. Là, dans ses pages, dans son blog ou sur les réseaux sociaux, elle explore, parle, dicte à ses fervents admirateurs la vie qu’elle n’a jamais osée rêver. Regards de petites filles encore présents dans la mémoire de cette jeune adulte, ces compositions sont touchantes de fausses naïvetés. Les couleurs sont vives et chaleureuses. Le monde est beau dans cet univers fabriqué. Le gris et la brume de dehors, sa chambre exiguë, tout cela n’existe plus. Elle est sur la toile. Elle exulte dans le flux.

Cassandre fait partie de ses filles tisseuses du web. Elle en a fait son élément, son canevas de vie. Des centaines de contacts, copines virtuelles mais aussi des garçons complices. Elle alimente sa page facebook de statuts, mises à jour futiles mais toujours teintés d’esprit. Elle lit beaucoup, blogs et articles de webzines, traque les notes et commentaires les plus croustillants et s’amuse de cette communication agile, en fuite effrénée de son quotidien. Elle s’appuie pourtant sur une matière bien tangible. Son terreau se compose et s'appuie sur sa vie d’étudiante, ses amies IRL (In Real Life = dans la vraie vie), la télévision et ses stars éphémères, les magazines « people » ou toutes autres moqueries faciles à extraire d’un contexte ou de l’actualité journalière. Elle ironise, plaisante, dégaine du cynisme inoffensif sur les travers de son époque.

Mais Cassandre, du haut de ses vingt-deux ans, cherche aussi à séduire, à conquérir la gente masculine. Si ce n’est pas dans son lycée ou au sein de son groupe d’ami que l’âme sœur se trouve, il n’y a bien que dans ce fourmillement de profils qu’elle peut l’entrevoir. Elle est intimement persuadée que le garçon qui la touchera d’une répartie cinglante, la fera palpiter et s’émouvoir, se trouve ici, de l’autre côté de l’écran. Le couleurs chatoyantes typiquement féminines de son blog n’affichent pas les mœurs dissolues d’une étudiante de banlieue. Elles forment le reflet de son rêve, de ce qu’elle veut projeter aux autres, renvoyer à l’élu prochain de son cœur et s’accompagnent de texte courts, ciselés où Cassandre interpelle le sexe opposé avec talent. Les réactions et discussions qui découlent sont légères mais toujours dans l’ambigüité d’une séduction facilitée par la distance. Elle prend du temps pour interpréter chaque interaction et traque les visites pour comprendre les silences de ceux qui ne participent pas. Chaque visiteur est étudié, scruté, épié à l’aide de sa page de statistiques. Cette liste de liens indiscrets lui dévoile les adresses web depuis lesquelles ses visiteurs parviennent dans son antre numérique. Autant de marqueurs singuliers qui identifient chaque passage sur ses pages, son intérieur, son intime dévoilé. Elle attache bien sûr une attention particulière à tous les liens provenant d’internautes potentiellement dotés de la testostérone adéquate. L’adresse IP qui régulièrement ferait des allées-venues chez elle, s’intéresserait de plus prés que les autres à sa vie romancée, est traquée, notée soigneusement, horodatée dans ses favoris. Rien ne lui échappe.

La web-dreameuse compose en secret la liste de ses prétendants muets, somme de contacts potentiels, de blogs masculins dans lesquels elle pourrait facilement dénicher l’auteur. Auteur, blogueur ou internaute volatile susceptible de combler le vide de sa vie réelle. A partir d’un croisement savant des données extraites, elle établit un classement des visites, du temps passé sur son blog, des retours et des commentaires déposés. Elle se contraint à établir ces statistiques une fois par semaine jusqu’au jour où, de son palmarès, elle extrait un lien particulier, une récurrence inhabituelle. Cassandre ne comprend pas, un inconnu a surgi. Une nouvelle adresse, un nouveau visiteur régulier passe et repasse sur ses pages avec un régularité de métronome. Chaque article est visité, chaque texte est lu, longuement. Ce visiteur étrange s’attarde, a l’air de disséquer chaque ligne, chaque mot, chaque photo. Il reste beaucoup plus de temps que les autres mais ne laisse aucune trace, aucun commentaire. Interloquée, Cassandre s’empresse de suivre le lien. Un clic et elle se retrouve chez l’étrange inquisiteur. Un blog sobre, noir avec un titre soigné en police times new roman élégante : Alvin, le blog d’un web-addict.

A suivre…
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