Palpitations tactiles et sueurs de souris (10)

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[ L’ouverture des possibles (9) ] Voilà deux heures que Cassandre est couchée. Impossible de trouver le sommeil. Les mots d’Alvin pourtant simples et discrets virevoltent dans sa tête, s’entrecroisent, perdent leur sens et éveillent les siens. Son corps se raidit, ses yeux grands ouverts sur le noir et sa tête enfouie dans l’oreiller, elle se demande pourquoi tant de distances les séparent encore. Par un plissement nerveux, elle referme ses paupières avec force. L’écran comme un hologramme est là, sous ses yeux, dans ses pensées, éclaireur permanent de cette nuit creuse. Elle n’arrive pas à penser à autre chose et le commentaire d’Alvin se fixe sous ses cils comme un dilemme obsédant. Répondre maintenant ou plus tard et répondre quoi ?

Son notebook posé à coté d’elle l’appelle. Il faut qu’elle réagisse. Peu importe l’heure, peu importe ce qu’il va penser de cette réponse hâtive. Elle ouvre à nouveau l’appareil, presse le bouton et rejoint les pages de son blog pour relire une énième fois les mots d’Alvin. Deux ou trois fois, les yeux rougis par la fatigue, elle va mentaliser sa réponse, y revenir, la détourner, l’effacer de sa mémoire pour ne plus y penser pour enfin se décider à cliquer sur le lien mentionné sous l’ancre Alvin. Une fraction de seconde et elle se retrouve sur son blog, chez lui, dans son univers. Comme lui, elle fait défiler tous les billets, scrute les archives et choisit le premier billet du blog, au fond de tout et à l’abri des indiscrets. Son clavier s’affole et le désordre s’emballe sous sa poitrine. Palpitations tactiles et sueur de souris, les mains moites et les idées emmêlées, les mêmes lettres se bousculent dans un imbroglio de mots craintifs. Plusieurs entames de phrases et plusieurs reculs de la touche « retour arrière » vont batailler dans sa tête et sur l’écran qui clignotent de noir et de blanc pendant de longues minutes.

Enfin satisfaite, la flèche tremblante de la souris s’avance vers le bouton « publier ». Son doigt hésite encore quelques secondes sur le bouton gauche, glisse sur le plastique fin, survole la surface inquiet des conséquences pour enfin appuyer fortement et envoyer le message. « Votre commentaire a été publié ». Cassandre débusque une long souffle de soulagement époumoné par des scories d’incertitude. Bien sûr, quelques respirations et déjà elle regrette la syntaxe, larmoie sur le manque de spontanéité, sur les carences de son style, l’effleurement de ses pensées et les termes employés. Le trop, le pas assez. A la fois lasse et satisfaite d’être enfin passée à l’action, c’est dans un sentiment contrasté qu’elle referme l’écran par peur de lire trop vite l’éventuelle réponse.

Assise en tailleur dans son lit, l’ordinateur pressé contre sa poitrine, elle lève les yeux au plafond et se mordille les lèvres. L’apaisement n’aura duré que quelques instants. Sur sa table de nuit, son téléphone mobile vibre…

A suivre…

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  • 14.5.10

L’ouverture des possibles (9)

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[ Le commentaire d’Alvin (8) ] Cassandre clique fébrilement sur le lien contenu dans l’email et la page où Alvin vient de déposer un commentaire s’affiche sur son écran. Une phrase, une seule misérable phrase qu’elle consulte de façon instantanée sans prêter attention sous quel billet elle a été publiée. L’ouverture, le champ des possibles. Quatre heures du matin, les yeux exorbités, elle est exténuée par cette nuit sans fin mais s’enroule rapidement dans cette ligne succincte. Quinze mots épars mais réfléchis. Elle décortique chacun d’eux. Elle trouve la formule de politesse très convenue bien qu’emplie de bienveillance. Trois points, deux virgules, la ponctuation est strictement respectée mais trop méticuleuse. Le C. énigmatique a laissé place à Cassandre. Il la nomme précisément cette fois ci, c’est curieux. Elle tourne, renvoie, cherche un indice entre les mots, quelque chose qui pourrait les réchauffer, leur donner du relief. Elle est agacée par cette fixation à examiner ainsi le commentaire. L’ouverture des possibles. Bien sûr qu’elle veut l’ouverture, marmonne-t-elle la main crispée sur sa souris.

Même si un sourire s’insinue sur son visage, même si le désir immédiat de répondre se fait sentir, elle hésite encore et reste désorientée par cette première approche. Elle recule, s’adosse fermement à son fauteuil et étire ses bras dans un large bâillement. Après un craquement nerveux des doigts, elle plante ses coudes devant l’écran et colle les mains sur ses joues avec une moue dubitative. Cassandre boue et souffle son dépit. Le message lui offre certes l'entrée en matière tant espérée, il déloge quelques incertitudes mais elle ne peut dénouer le doute qui la tiraille. Anxieuse, elle mastique les mots dans sa bouche en relisant à voix haute ce premier effleurement virtuel, si sobre et tellement dépourvu de saveur.

Sur cette fin. Après avoir lu des dizaines de fois, elle accroche enfin sur ces trois mots. Elle scrolle vers le haut d’un coup de roulette de souris pour remonter vers le billet et remarque avec retard le texte sur lequel Alvin a décidé de l'aborder. Son premier texte, sa toute première libération de mots. Une histoire si ancienne qu’elle en redécouvre le contenu et le contexte avec amusement. Une amourette disparue qui n’aura duré que quelques mois. Un des ses feux de paille fréquents auxquels Cassandre est malheureusement abonnée. Pourquoi Alvin a t’il choisi ce billet ? Quelle signification faut-il donner à cela ?

Cassandre est fatiguée de ses cogitations excessives. Elle peste intérieurement sur toutes les questions qu’elles se posent sans cesse et qui lui pourrissent la vie. Il faudrait qu’elle se lâche, qu’elle arrête de tout vouloir maîtriser. S’engager et  oser, se répète-t-elle. Mais cette nuit, il est trop tard. Elle ne peut pas lui répondre maintenant. C’est trop tôt. Trop tard ou trop tôt ? Non, c’est trop tôt, il se douterait de sa surveillance, de son attente invariable. Elle ne peut pas lui montrer son impatience, son émoi grandissant. Elle ne veut pas jouer l’introspective bardée de questions inopportunes, elle ne veut surtout pas se confronter à ses réponses. Elle claque l’écran de son notebook sur le clavier et se glisse sous les draps. Dans son sommeil, elle refera le tour des mots d’Alvin.

A suivre…
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  • 26.4.10

Le commentaire d’Alvin (8)

image [ C. et si ce n’était pas elle ? (7) ] De jour en jour, de nuit en nuit, Alvin se perd, Alvin se meurt. Tragi-comédie idiote d’un homme seul. Parfois, il en rit, se frappe le visage pour réveiller son instinct de chasseur, de Casanova de la toile et ainsi sortir de cette obsession galopante pour trouver posture plus détachée. Mais il ne maîtrise plus rien, tout cela le dépasse. L’emprise des mots est plus forte. Il continue à arpenter comme un monomane les pages de Cassandre à la recherche de la clé, celle qui pourra lui faire franchir le pas. Pas une enjambée physique, même pas une mise en abîme dangereuse. Il ne s’agit pas ici d’affronter réellement, il n’en est pas à ce stade, cela ne l’effleure pas une seconde. Non, il aimerait simplement entrer en contact virtuel. Et il tourne mille fois dans sa tête ce blocage inconscient, cette pudeur effarante qu’il éprouve en lisant les mots de Cassandre.  C’est comme si elle lui tendait un miroir et que dans le reflet, il y découvrait son vrai visage. Il faut pourtant que cette transposition s’incarne, fut-elle éthérée. Alors, il répète inlassablement les mêmes gestes, les mêmes clics, retourne les pages virtuelles de l’univers de Cassandre pour déceler le billet opportun, celui qui sera le plus en accord avec ses pensées. Il cogite et rationalise sans cesse les effets boomerang de son cœur. Chaque oscillation sanguine qui tambourine sur ses tempes affole son épiderme et le fragilise encore un peu plus. Il dénie son corps pour remonter tout le sens dans sa tête. Il fume et fulmine. Son ventre se noue et ses idées débordent puis s’évaporent dans les effluves des cigarettes qu’il écrase une à une dans son cendrier. Il lit, dissèque chaque mot. Il étudie avec minutie le sens de la prose de Cassandre, sa portée et la corrélation délicate qu’elle pique dans sa vie.

Il est tard. La nuit allonge ses jambes et Alvin est toujours recroquevillé sur son ego, la tête collée à l’écran. Il ne se débat plus comme un beau diable dans cet univers parallèle qu’il affectionne. Le flux a cessé, il a échoué sur une île où toutes les contradictions comme tous les possibles sont admis. Sa paralysie, son manque d’accessibilité, son repli sur lui sont autant de barrières qu’il n’arrive plus à surmonter. Il sent que la moindre interaction avec sa belle inconnue pourrait le faire vaciller, le mettre en danger et casser le personnage qu’il a mis tant de soins à construire. Pourtant, il n’a qu’une seule chose à faire, se laisser porter par son instinct primitif. La décision est au bout de sa souris, posé là sous ses doigts sur les lettres juxtaposées de son clavier. Il n’a qu’une entrée à exécuter, une simple pression sur un lien hypertexte pour déposer une phrase laconique invitant à la discussion, au partage de ses perceptions troublantes. Mais derrière se cache l'affection suprême, il le sent et il a peur. Il ne veut pas s’adonner à une aubade désuète. Il n’a cure de ses représentations surannées de l’amour. Il n’aime pas ce mot, ne sait pas vraiment ce qu’il est, ce qu’il symbolise exactement. Il ne le connaît pas, le fuit, ne sait et ne veut pas l’apprécier. Il le met en scène pour le démystifier, le risque uniquement de son regard influencé par des romances improbables. Comme le poète imbu, il ne lui donne corps que pour choyer son narcissisme. Et pourtant, il sait que quelque chose se trame derrière ce blog, qu’une personne s’inscrit et vit comme lui, dans une réclusion sentimentale, une prison d’émotion qui se croit  libre par l’artefact de  l’écriture. Tant de perceptions similaires entre elle et lui ne peuvent rester aveugles l’une de l’autre.

Par discrétion, évitant le trouble que pourrait occasionner son entrée sur les autres lecteurs , il décide de s’enfoncer dans les archives du blog de Cassandre et sur son premier texte où il est paradoxalement question de la fin d’une histoire amoureuse, il dépose ses premiers mots, l'embrasure en exergue, le contre-pied de sa tempête cérébrale. Par un élan non contrôlé, éloigné pour un instant de ses dérobades, il jette la première pierre en espérant le ricochet.

Publié par Cassandre, le 17 janvier :
« Une fin, j'en voulais une. Quand l'absence de lui devenait usure, quand le silence devenait nuit, quand je ne savais plus où il était dans l'espace de ses fuites, je me diluais, me perdais. Alors grondait dans ces moments la peine immense de ne pouvoir lui donner, lui demander. Je ne pouvais qu'attendre ou me précipiter dans le futile et l'incertain. Il est parti. Il est parti comme un étranger, sans se retourner, pour ne pas dire au revoir, pour ne pas croiser, mon regard et je suis restée là. Belle lurette que je croyais avoir accepté cette histoire qui se finissait, et je voulais une jolie fin, et je ne l'ai pas eue... Aujourd'hui, j'accepte mais je suis prise parfois par un raclement comme du sable fin, là coincé dans ma gorge et je déglutis, je ravale, je zappe... »

image A suivre…
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  • 18.4.10

C. et si ce n’était pas elle ? (7)

image [ Alvin, de lui vers C. (6) ] Un matin comme tous les autres, Cassandre se réveille sur le blog d’Alvin. Un billet à nouveau écrit d’une plume emportée trouble un peu plus la perception des évènements. Les mains de C., comme Cassandre. Personnage omnipotent dans ses propos, répété plusieurs fois comme une rengaine, comme une louange à sa déesse. Alvin semble inspiré jusqu’à l'obsession par cette dulcinée qui absorbe ses mots dans l’encre numérique intachable qui les répand. Comme les précédentes publications, l’énigmatique C. se décline sous les yeux médusés de Cassandre. Et si ce n’était pas elle. Tout semble si irréel. Elle lit plusieurs fois ses lignes, suit du regard les mains de C. tout en examinant les siennes. Mes mains ? Pourquoi Alvin écrirait-il sur mes mains ? Décidément, le blogueur la tourmente autant qu’il la séduit. Un charme effronté qu’elle ne parvient plus à ajuster à sa personne tant l’idolâtrie déployée par Alvin s’écarte de sa réalité. Et elle s’interroge encore sur cette propension à célébrer C. Par quel truchement psychique arrive-t-il ainsi à parler d’elle alors qu’il ne connaît rien ? Perturbée par ces déclarations dithyrambiques, il devient urgent qu’elle en sache davantage. Elle veut être sure que sous cette initiale impersonnelle c’est bien d’elle dont il est question, que sous son écriture exaltée se taisent une demande de correspondance, un appel à se dévoiler. Le jeu a assez duré. Il faut savoir maintenant quitte à se tromper sur les intentions de l’inconnu. Ce soir, elle passe à l’action.

Elle referme son notebook en pensant déjà à la manière dont elle fera son entrée en scène. Elle songe un instant à s’infiltrer dans son jeu, à publier un billet éloquent divulguant un A. idéalisé. Mais elle se ravise très vite. Le but est désormais de découvrir la séduction d’Alvin. Elle veut du contact, un vrai échange, un éclaircissement sur ce qu’elle a lu depuis des semaines. Elle désire bousculer l’alchimie présumée naissante pour pourvoir mieux la reconnaître, y donner vie, l’explorer ou la laisser s’évanouir si d'infortune C. n’était qu’un fantasme dévoyé. Toute la journée elle songe à la manière la mieux adaptée. Un commentaire sur son dernier billet gagne au fil des heures une adhésion timide. De toute façon elle ne voit que ce moyen, Alvin ayant verrouillé les autres possibilités de contact. Elle aurait aimé pourtant se livrer plus amplement sur ces ressentis, lui écrire une lettre, missive personnelle à l’abri du regard des autres. Si elle opte pour le commentaire, il sera lu par la troupe divisée qui arpente le blog d’Alvin. Elle témoignera ainsi de son existence réelle. Sur le flux racoleur, elle alimentera les curiosités malsaines qui abondent dans les sentiers battus de l’espace d’Alvin. Dévoiler sa présence tout en avouant que les nobles déclarations du blogueur sont perpétrées à son insu lui paraît d’ores et déjà inenvisageable. L’extimité ne peut pas se conjuguer à deux, c’est beaucoup trop dangereux. Et reporte toujours sa décision la question lancinante qui vient tordre sa raison : si ce n’était pas elle ? Cassandre se perd en atermoiements sans fin, s’épuise en cogitations excessives et finit par renoncer une nouvelle fois.

Le soir venu, devant son écran, elle se retrouve angoissée au milieu des pages insipides qui défilent. Empêtrée dans son indécision, elle fuit le blog d’Alvin, ne veut pas voir si une nouvelle mise à jour est apparue. Elle clique hagarde sur d’autres liens, d’autres espaces sans importance pour déloger le nœud malin qui a lentement mûri dans son ventre. Elle passe ainsi la soirée et une partie de la nuit à naviguer sans attention jusqu’au moment où, sur le point d’éteindre son ordinateur, un email l’informe d’un nouveau commentaire sur son blog. L’auteur du message  a pour pseudo révélateur un A suivant d’un point.

A suivre…
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  • 12.4.10

Alvin, de lui vers C. (6)

image [ Alvin, de lui vers C. (5) ] Aucune identité véritable ne transparaît sur le blog de Cassandre. Comme pour Alvin, la seule représentation éventuelle de la web-dreameuse est une photo placée discrètement dans l’entête de sa page d’accueil. Un visage féminin et deux mains qui l’entourent. Les mains de Cassandre ? Son visage ? Rien ne le précise. Les avatars représentent rarement l’auteur d’un blog. Certains même affichent la photo de leur star préférée, joueur de foot ou héros préféré de BD, laissant par cette discrétion physique planer le doute sur leur visage, leur âge ou plus largement leur apparence générale. La peur suscitée par l’internet et amplement relayée par les médias traditionnels est certainement la cause première à cet anonymat. Pseudo et avatar sont devenus les garants d’une posture incognito. Chacun se cache, se protège derrière un sobriquet et une image plaisante. Bien que ce phénomène tende à se réduire avec l’arrivée massive des réseaux sociaux sur lesquels la véritable identité a fait une entrée fracassante, les blogs personnels sont encore sous couvert. Malgré l’exposition intime dont ils font souvent l’objet, le nom et le visage de l’auteur sont toujours très peu communiqués. C’est un fait, ces endroits virtuels où « l’extimité » s’étale demeurent l’antre du secret physiologique. Evitant ainsi de se faire démasquer par un proche qui ne verrait là que salamalèques indignes, cet anonymat rassure le blogueur qui peut se livrer sans vergogne à des confidences ou divagations diverses.

C’est bien sous ce voile virtuel qu’Alvin chronique la vie depuis des années mais en est-il de même pour Cassandre ? Comment savoir si c’est bien elle sur cette photo ? Si ce visage juvénile et opalin posé sur deux mains lisses et longues est bien le sien ? Si seulement il osait entrer en contact, il saurait. Mais Alvin de mal en pis persévère dans sa rêverie. L’avatar de Cassandre fait partie du blog au même titre que les textes qu’il contient. Il clique, zoome sur l’image pour en apprécier les détails. C’est elle ! Il s’en persuade avec force. Il surligne avec le pointeur de sa souris les traits de son visage, examine le grain de sa peau. Il sourit. Quelques transparences seront modifiées avec Photoshop, se dit-il. Les yeux rivés sur l’écran, il dézoome et s’attarde désormais sur les mains fines et élancées, parcourt chaque doigt. Observe ses ongles longs légèrement enfoncés dans les arrondis douillets de ses joues. Il rentre en transe devant son clavier. Copie puis colle la photo dans son éditeur, appose plusieurs filtres pour mettre en valeur le cliché. Pose du vermillon sur ses pommettes, ajoute du vert à son col de chemisier. Il joue avec dextérité de la palette graphique pour fabriquer ce qui devient peu à peu sa muse. Une fois satisfait du résultat, il s’avachit sur son fauteuil, allume nerveusement une cigarette et admire sa C. magnifiée par ses coups de pixels. Deux bouffées de fumées et il clique fiévreusement sur son navigateur web, ouvre la fenêtre de publication de son blog et écrit d’un seul trait son billet du jour :

« C. mains prudentes, en flottements, pour nous rapprocher peau contre peau, en apaisements, pour nous purifier de nos quelques maux. C. mains réfléchies, en caresses suggestives pour effleurer nos émotions, en flux ouverts pour reconquérir nos attractions. C. mains actives, pour renouer avec le plaisir et éveiller nos sens assoupis, pour animer nos émois et accomplir nos désirs enfouis. C. mains mutines, pour découvrir les abscisses secrètes de nos plaisirs, pour enfin percevoir en ondulation l’éclat de nos soupirs. »

A suivre…
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  • 6.4.10

Alvin, de lui vers C. (5)

image [ Cassandre la web-dreameuse (4) ] Cassandre consulte plusieurs fois par jour le blog d’Alvin. Elle passe et repasse troublée, fébrile sur ses lignes qui lui sont adressées en catimini. Du moins, le croit-elle. Comment être sûre que C. est bien Cassandre ? Après tout, jamais ils ne se sont écrits, parlés. Aucune interaction, ils ne se connaissent pas. Ils se lisent respectivement depuis des jours mais aucun dialogue direct, aucune séduction directe avérée, aucune discussion par tchat, aucun courriel échangé. Rien qui ne peut justifier une telle délivrance de sentiments aussi emportés. Personne ne connaît C. et le lectorat d’Alvin, surpris, se pose des questions sur ce personnage féminin venu soudain nourrir le blog du web-addict. Finie la philosophie maladroite et touchante du garçon, ses billets sont désormais rédigés comme des déclarations intimes. Un intime dévoilé. Alvin exulte la notion paradoxale qui prévaut implicitement sur les pages des blogs personnels. Il « s’extime » et sans retenue, modifie sa prose en poésie décalée. Il étale son trouble, ses sentiments pour C., qui incarne subitement l’élu de son cœur. Mais il ne répond plus à ses commentateurs, ne partage plus, ne discute plus sur le sens même de ses publications. Il s’enferme ainsi encore un peu plus dans l’anonymat de ses mots.

Alvin, fatigué de ses rengaines virtuelles, se terre désormais derrière son écran. Depuis qu’il a découvert le blog de Cassandre, ses activités cybernétiques ont quasiment cessé. Il ne consulte qu’un seul espace, celui de cette jeune fille de banlieue seule et désespérée. Elle déploie une écriture sincère sur sa vie d’étudiante recluse. Arrachée à sa région natale, coupée de ses liens familiaux, elle distille son spleen, s’épanche sur son isolement d'âme, extrait de sa fièvre une sensibilité touchante et, in fine, démontre sans l’écrire son inadaptation chronique à la société. Elle dilue ses liens numériques, s’accroche à une prose que personne ne semble remarquer. Peu de passage sur son blog. Simplement quelques commentaires de lectrices qui s’identifient, s’amourachent de son verbe et accentuent par leur assentiment la fuite propre à ces univers parallèles. Pour la première fois depuis qu’il parcourt ces espaces personnels, Alvin se reconnaît dans les mots de Cassandre. L’identification est immédiate, quelque chose lui parle comme si cette blogueuse était son pendant féminin, son alter-ego virtuel. Il visite assidûment son blog, remonte le fil du temps et lit chacun de ses billets comme s’ils étaient siens. La similitude est incroyable, leur malaise existentiel, leur vision rêveuse de la vie si ressemblants qu’il perd pied, vacille à chaque phrase et égare sa superbe de Casanova virtuel. Il ne parvient pas à lui dire, lui écrire le sentiment troublant qu’il ressent à la lecture de ses textes.

Otage d’une timidité que lui-même comprend mal, il préfère se taire, fuir, saboter et imaginer une vie à deux avec cette inconnue. Plongé dans son illusion et plutôt que d’aborder Cassandre, il préfère sublimer, édulcorer une hypothétique idylle virtuelle. Il veut faire de C. la compagne idéale, l’archétype du bonheur plutôt que de découvrir réellement son authentique personne. Une peur réelle paralysante de se fourvoyer décuple paradoxalement son écriture, la modifie en profondeur pour créer un texte libéré, une correspondance vive adressée à une aimée encore évanescente. Peut-être, se dit-il, découvrira-t-elle ses passages, viendra-t-elle l’aborder pour casser cette crainte inexpliquée qui s’empare lui ? Le flux pour le sémillant blogueur se transforme alors en un mince filet. Toute son attention est dirigée vers Cassandre. Le web n’est plus ce fourmillement de pensées désordonnées. Pour Alvin, il est désormais unilatéral, de lui vers C. pour lui verser ses pensées vaporeuses. Il n’y a que Cassandre qui compte. Le reste n’a plus d’importance. Les liens acquis et choyés pendant des années éclatent en questionnements divers sur ses nouveaux écrits emplis de romantisme exacerbé. Son lectorat se divise en partisans minoritaires de son lyrisme enflammé et nouveaux détracteurs virulents de ses épanchements inexpliqués. Alvin s’en moque, il continue et lâche tous les soirs sur des billets courts et enthousiastes son histoire singulière, celle qui l’imagine dans les bras encore impalpables de Cassandre.

A suivre…
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  • 4.4.10

Cassandre la web-dreameuse (4)

442591[  Cassandre la web-dreameuse (3) ] Un clic et la voilà ailleurs, dans un espace bien agencé, accueillant, elle sent presque de la chaleur dans ces pages. L’auteur de ce blog soigne son écriture. Les mises à jour sont fréquentes, les compositions abouties et les histoires racontées touchantes. Son cœur de midinette commence à s’affoler. Elle décèle une sensibilité hors du commun dans les textes de ce jeune homme. Jeune ? Elle ne connaît pas l’âge du blogueur, ni même son visage ou son parcours. Etrangement, le profil reste muet. Un pseudo et une photo représentant une ombre en haut d’un escalier renforce le mystère. Les billets sont nombreux et très commentés. Une kyrielle de blogueurs l’accompagne tous les soirs et de nombreuses conversations fournies jaillissent des commentaires. Alvin parle de la vie avec philosophie tout en restant secret sur ses propres expériences. Personne n’a l’air vraiment de savoir qui il est, à part peut-être quelques-uns qui, au fil du temps, ont fabriqué leur propre image.

Cassandre consulte toutes les pages du blog, à la recherche d’un indice, d’un contact, d’une biographie détaillée qu’elle n’ose espérer. Aucune adresse mail n’est mentionnée, pas de profil facebook, ni de compte twitter ne sont présentés. Elle lance des recherches sur Google. Avec un pseudo comme seul critère, elle déroule des centaines de pages mais ne trouve pas de correspondance. Elle obtient inlassablement les mêmes résultats composés des billets déjà lus du blog d’Alvin ou des invariables chroniques d'alvin le faiseur. Le plus simple serait de laisser un commentaire pour l’inviter à prendre contact ou l’inciter à déposer en retour un mot sur son espace. Mais Cassandre n’y arrive pas. Bizarrement, elle qui habituellement fait preuve d’une large spontanéité dans ses échanges virtuels bloque sur cet énigmatique blogueur. Quelque chose d’irrépressible, comme une torpeur momentanée, comme si sa vie dépendait des quelques mots glissés sous un de ses billets. Elle décide finalement de lâcher prise et de laisser faire le cours des choses. Le petit réseau qu’elle a réussi à se forger en quelques mois lui suffit amplement. Elle trouve réconfort, amitié virtuelle auprès de personnes bien identifiées et ce n’est pas un visiteur muet, aussi séduisant soit-il, qui va déranger et bouleverser sa vie numérique. C’est en ses termes qu’elle essaye de s’en persuader.

Malgré cette tentative de renoncement, Alvin demeure présent dans la vie de Cassandre comme un trublion qui s’immisce constamment dans ses pensées. Il est désormais lourdement installé dans sa tête, excitant ses sens par sa paradoxale inconsistance. Lui, le chimérique, l’impalpable, le furtif soulève inlassablement son cœur comme le ferait une idole inaccessible. Il imprègne ses mouvements, ses paroles et envahit peu à peu son esprit embué. Dés son retour de la fac, Cassandre ne pense plus qu’à une seule chose. Allumer son notebook et le rejoindre. Retrouver le flux de ses mots comme s’ils représentaient des bras puissants capables de l’apaiser. Cet attachement s’est définitivement scellé lorsqu’elle a découvert que la tournure de son blog avait changé. Les billets ont subitement fait référence à un nouveau personnage alors qu’Alvin se contentait jusqu’alors d’une prose généraliste sur nos flottaisons existentielles. Ce personnage appelé C. s’est installé insidieusement dans la trame du blog d’Alvin. C. comme Cassandre.

A suivre…
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  • 29.3.10

Cassandre la web-dreameuse (3)

image [ Alvin le web-addict (2) ] Le même matin à quelques centaines de kilomètres d’Alvin, une barre d’immeubles perdue dans la brume matinale voit ses première fenêtres s’éclairer. Une à une, les vies renaissent de cette banlieue lyonnaise sinistre. Au onzième étage, une d’entre elles dessine une silhouette en ombre chinoise. Zoom sur la salle de bains de Cassandre. Elle s’apprête, s’examine dans le miroir, traque le bouton obscur, déboucle la mèche rebelle et sur la pointe des pieds, finit son tour narcissique en vérifiant son tour de taille et la fermeté de son ventre. A peine vingt-deux ans et livrée à elle-même dans cette ville qu’elle ne connaît pas. C’est mieux la ville pour tes études ma chérie, lui avaient intimée ses parents, soucieux de sa réussite. Voilà, deux ans qu’elle habite ce studio exigu. Solitaire et fragilisée, elle n’a jamais réussi à lier contact avec les habitants, pas plus qu’avec ses camarades de cours. Alors ce matin encore, elle se demande ce qu’elle fait ici, sans ami, sans sa famille. Cassandre est triste.

Un lien, un seul qui se démultiplie au-delà de son existence silencieuse lui permet de ne pas sombrer et  garder contact avec le monde. Un lien entre elle et une machine froide et insignifiante, du moins à première vue. Elle est rose avec un liseré blanc qui l’entoure. Quand elle l’ouvre, son reflet fugace sur l’écran noir tire les traits de son visage ; mais Cassandre se réjouit très vite de n’être qu’à quelques encablures de son eldorado, juste quelques secondes, le temps que son ordinateur démarre et affiche son Eden de pixels. Au travers de l’écran qui s’illumine, le web se promet à elle. Ses pensées s’édulcorent. Ses tracas quotidiens, sa tristesse récurrente disparaissent. Là, dans ses pages, dans son blog ou sur les réseaux sociaux, elle explore, parle, dicte à ses fervents admirateurs la vie qu’elle n’a jamais osée rêver. Regards de petites filles encore présents dans la mémoire de cette jeune adulte, ces compositions sont touchantes de fausses naïvetés. Les couleurs sont vives et chaleureuses. Le monde est beau dans cet univers fabriqué. Le gris et la brume de dehors, sa chambre exiguë, tout cela n’existe plus. Elle est sur la toile. Elle exulte dans le flux.

Cassandre fait partie de ses filles tisseuses du web. Elle en a fait son élément, son canevas de vie. Des centaines de contacts, copines virtuelles mais aussi des garçons complices. Elle alimente sa page facebook de statuts, mises à jour futiles mais toujours teintés d’esprit. Elle lit beaucoup, blogs et articles de webzines, traque les notes et commentaires les plus croustillants et s’amuse de cette communication agile, en fuite effrénée de son quotidien. Elle s’appuie pourtant sur une matière bien tangible. Son terreau se compose et s'appuie sur sa vie d’étudiante, ses amies IRL (In Real Life = dans la vraie vie), la télévision et ses stars éphémères, les magazines « people » ou toutes autres moqueries faciles à extraire d’un contexte ou de l’actualité journalière. Elle ironise, plaisante, dégaine du cynisme inoffensif sur les travers de son époque.

Mais Cassandre, du haut de ses vingt-deux ans, cherche aussi à séduire, à conquérir la gente masculine. Si ce n’est pas dans son lycée ou au sein de son groupe d’ami que l’âme sœur se trouve, il n’y a bien que dans ce fourmillement de profils qu’elle peut l’entrevoir. Elle est intimement persuadée que le garçon qui la touchera d’une répartie cinglante, la fera palpiter et s’émouvoir, se trouve ici, de l’autre côté de l’écran. Le couleurs chatoyantes typiquement féminines de son blog n’affichent pas les mœurs dissolues d’une étudiante de banlieue. Elles forment le reflet de son rêve, de ce qu’elle veut projeter aux autres, renvoyer à l’élu prochain de son cœur et s’accompagnent de texte courts, ciselés où Cassandre interpelle le sexe opposé avec talent. Les réactions et discussions qui découlent sont légères mais toujours dans l’ambigüité d’une séduction facilitée par la distance. Elle prend du temps pour interpréter chaque interaction et traque les visites pour comprendre les silences de ceux qui ne participent pas. Chaque visiteur est étudié, scruté, épié à l’aide de sa page de statistiques. Cette liste de liens indiscrets lui dévoile les adresses web depuis lesquelles ses visiteurs parviennent dans son antre numérique. Autant de marqueurs singuliers qui identifient chaque passage sur ses pages, son intérieur, son intime dévoilé. Elle attache bien sûr une attention particulière à tous les liens provenant d’internautes potentiellement dotés de la testostérone adéquate. L’adresse IP qui régulièrement ferait des allées-venues chez elle, s’intéresserait de plus prés que les autres à sa vie romancée, est traquée, notée soigneusement, horodatée dans ses favoris. Rien ne lui échappe.

La web-dreameuse compose en secret la liste de ses prétendants muets, somme de contacts potentiels, de blogs masculins dans lesquels elle pourrait facilement dénicher l’auteur. Auteur, blogueur ou internaute volatile susceptible de combler le vide de sa vie réelle. A partir d’un croisement savant des données extraites, elle établit un classement des visites, du temps passé sur son blog, des retours et des commentaires déposés. Elle se contraint à établir ces statistiques une fois par semaine jusqu’au jour où, de son palmarès, elle extrait un lien particulier, une récurrence inhabituelle. Cassandre ne comprend pas, un inconnu a surgi. Une nouvelle adresse, un nouveau visiteur régulier passe et repasse sur ses pages avec un régularité de métronome. Chaque article est visité, chaque texte est lu, longuement. Ce visiteur étrange s’attarde, a l’air de disséquer chaque ligne, chaque mot, chaque photo. Il reste beaucoup plus de temps que les autres mais ne laisse aucune trace, aucun commentaire. Interloquée, Cassandre s’empresse de suivre le lien. Un clic et elle se retrouve chez l’étrange inquisiteur. Un blog sobre, noir avec un titre soigné en police times new roman élégante : Alvin, le blog d’un web-addict.

A suivre…
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  • 27.3.10

Alvin le web-addict (2)

image[ Alvin le web-addict (1) ] D’un revers de la main, il frappe le buzzer de l’appareil. Il est midi et dans son petit village, le clocher sonne les douze coups. Encore une demi-journée de perdue à défaire sa nuit de veille cybernétique. Il se lève péniblement, enfile rapidement un caleçon qui traîne au pied de son lit. Premier réflexe matinal, il tapote le touchpad de son netbook posé sur sa couverture. Une fenêtre ouverte sur son monde s’éclaire. Litanie du matin, il vérifie ses mails, dépose un statut facebook et un « good morning Twitter » sur le site de micro-blogging. Un temps hagard, il lit en diagonale les publications des heures passées sans lui. Il cherche, consulte les profils des habitués et descend enfin dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. La journée peut débuter. Il va rejoindre son petit travail à mi-temps, job alimentaire qui permet à ses nuits numériques d’exister.

Le bus et quelques minutes de marche puis il rejoint son bureau. Posé là sur son plan de travail, une lucarne sur sa vie. L’écran de son ordinateur professionnel fait le lien avec son univers. Le clavier constitue le prolongement naturel de son appétence numérique. Jamais coupé, toujours connecté, Alvin vit sa virtualité nuit et jour. Son emploi monotone lui laisse de longs moments libres où il peut entretenir le jeu de ses dialogues incessants. Du plus futile bavardage au plus sérieux commentaire, il compose et réunit autour de lui une force décuplant ses élans. Il s’est forgé au fil du temps une image reconnue mais évanescente et imperceptible pour le non-connecté. L’avatar d’Alvin est devenu plus fort que sa personnalité réelle. Son être se confond et se complait dans cette schizophrénie virtuelle et son identité numérique exacerbée a pris le pas sur ses activités quotidiennes. Il vit dans le nuage, le « cloud », absorbé par les pixels comme autant d’élixir de jouvence. Rien ne lui résiste. Il est précepteur de son destin. Il maîtrise le flux.

Le flux. C’est ainsi que les geeks l’ont baptisé. Cet immense flot d’informations perpétuel que l’internet génère sans répit. L’allégorie maritime est bien avérée au regard des indénombrables contributions qui voguent telles des bateaux ivres à la recherche d’un port d’attache inconnu. Certes les participations d’Alvin ne sont que quelques gouttes d’eau perdues dans cet océan d’informations. Informations produites, relayées, malaxées par des milliers d’individus connectés en quête de partage et d’exposition. Mais il est dans la place, il est de cette tribu des propulseurs, se réclame et se reconnaît de cette population hyper-connectée. Des virtuels vertueux. De ceux qui font le flux.

La journée passe entre menues tâches rapidement effectuées et connexion permanente dans l’agitation pernicieuse du web. Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. Seul et pourtant si proche de tout le monde. Tellement présent dans cet abîme digital et absent pour les autres, les ignorants non-connectés. Il n’y a rien qui puisse le faire revenir en arrière. Il est englué, pris au piège de cette addiction galopante. S’en rend-t-il vraiment compte ? Veux-t-il vraiment sortir de cet antre qui le maintient et qui donne sens à sa vie ? Il ne sait pas. Il ne sait rien. Mais quelqu’un parmi ces innombrables contacts sait et va faire basculer sa vie.

A suivre…
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  • 25.3.10

Alvin le web-addict (1)

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« Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à vouloir exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. »

[ Autant en emporte le flux ] Un mince rayon de soleil s’insinue en délicat filet au travers des vieux volets. Il est déjà dix heures. Dense journée à l’extérieur tandis que dans cette chambre plane encore quelques volutes de fumée de cigarettes, émanation toxique des frétillants échanges de la veille. Le rai de lumière brumeux traverse la pièce et vient mourir prés du lit où repose Alvin. Yeux clos, son visage a les traits collants du surmenage. Il dort d’un sommeil agité simplement éclairé par le led vert clignotant de l’ordinateur qui ronronne prés de ses oreilles. Tout est calme. Le petit village du Sud a été déserté par ses habitants maintenant affairés à leurs emplois urbains. A peine quatre heures qu’Alvin est couché et tandis que la journée des actifs bat son plein, lui vide sa nuit.

Une nuit comme toutes les autres. Des heures passées les yeux rivés sur son écran. Des heures à écumer le web. Publier, commenter, tchater, lire, écrire, partager, soumettre, mailer. Une dépendance à l’Internet qu’Alvin ne nie plus depuis que ses journées ne sont plus que répit à ses soirées de geek. Anglicisme barbare que longtemps il a réfuté tant les étiquettes trop collantes exaspèrent sa liberté d’éternel rebelle. Puis, il a fini par adopter cette dénomination en se disant que la société s’évertue à placer les êtres dans des cases et que celle-ci finalement lui convient plutôt. Philosophe rêveur, il s’accommode de sa vie de solitaire en liant et déliant des relations multiples. Des centaines de contacts virtuels chaque soir viennent le rejoindre sur la toile. L’immense manne potentiellement mondiale afflue de toute part. Il navigue avec aisance dans cette société conceptualisée. Facebook, twitter, blogs et autres sites collaboratifs connaissent son pseudo. Il inonde ces pages d’articles et de pensées diverses.

Dans cette grande marée humaine désincarnée, Alvin est décomplexé. Lui, le jeune trentenaire timide peut s’exprimer. Ecrire ce qu’il ne peut pas dire. Partager avec les autres ce qu’il n’ose pas exposer dans sa vie. Lancer au monde sa vision de la vie et peut-être, pense-t-il, trouver dans ses échanges un sens en retour à sa propre existence. Alors il se lâche, met toute son ardeur à convaincre, à séduire aussi. Les rapports virtuels apparaissent pour lui comme une réalité. Ce sont bien des hommes et des femmes comme moi derrière l’écran, se dit-il constamment. Je ne suis pas seul. Je suis lié au monde par le plus extraordinaire moyen de communication jamais inventé. C’est certainement ce doux rêve qu’Alvin est entrain de faire lorsque son réveil vient l’arracher à sa nuit.

A suivre…
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  • 23.3.10

Autant en emporte le flux

image Ils ne se connaissent pas et pourtant ils sont inséparables. Par delà le temps et outre-rêve, ils se sont rejoints dans un espace impalpable, immatériel, froid et distant. Mais c’est bien dans cet intervalle irréel que la chaleur va les étreindre. Le jeu d’un jour va devenir leur réalité. Les yeux rivés sur l’écran, les doigts légers sur le clavier et les clics doucereux, ils vont braver les liens vers un amour authentique empli de libertés et de doux rêves. Leur vie pour un chassé croisé de mots digitaux. Autant en emporte le flux.

Alvin et Cassandre font partie de la génération hyper connectée. Celle de la première heure. Aux babillement de l’internet, ils se sont retrouvés aux abords de forums foisonnants aux accents marqués de la rencontre mais aussi, aux stigmates du manque et de l’exil affectif. Au sein de ces supermarchés de l’avatar, les échanges ont jailli de toute part. Le masque de l’anonymat a débridé leurs mots, décuplé leurs élans amoureux en déroulé exhaustif de leur solitude béante. Les réparties de l’un, de l’autre, de lui vers elle, d’elle vers lui ont fini par franchir l’écran pour venir mettre à défaut leur isolement. Alvin, le web-Casanova à la souris tactile. Cassandre, la net-dreameuse au grand cœur pixélisé. Tous deux roi et reine de leur monde virtuel et vertueux.

Leur histoire ne se voulait qu’un jeu. Celui de la distraction affirmée de leur ego respectif. Puis la séduction inévitable les a surpris. Pas une nuit sans Cassandre pour animer les rêves digitaux d’Alvin. Pas une heure de répit pour la belle sans que son chéri numérique ne la titille d’un mot doux. Le flux les a amenés vers un ailleurs onirique et enveloppés dans une sphère de plaisir. Seuls au monde dans cette grande manne mondiale, ils ont vécu les plus beaux jours de leur vie virtuelle. Cassandre et Alvin sont rapidement devenus les tourtereaux du web, le couple dont tout le monde suit les hyperboles sur la toile. Jusqu’au jour où la réalité va les rejoindre…

Court extrait de la nouvelle que je vais soumettre à l’équipe de Numerik:)ivres, maison d’édition numérique qui va publier, à partir du mois de mars, des contenus littéraires inédits en format numérique, optimisés pour la lecture sur iPhone et lecteurs de livres électroniques.

  • 31.1.10