L’accouchement

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Avril 1999. Elle va arriver d’un jour à l’autre. Sa future mère semble être gonflée à l’hélium. Elle ne décolle pas pour autant. Comme aimantée au sol, elle arpente l’appartement avec peine. Le chemin de la chambre au salon nécessite d’être finement calculé. Aucun obstacle ne doit barrer la route. Une halte s’impose dans le couloir et appuyée contre le mur, il est indispensable qu’elle reprenne son souffle. Inspirer lentement, expirer fortement et le périple peut continuer. Elle va mieux, je suffoque… Les premières chaleurs sont gênantes et la délivrance promise tarde à venir. Je suis pris dans un remous de sentiments divers. Voir ma femme dans un tel état est pour moi à la fois une douleur collatérale et une joie annoncée par tous comme disproportionnée. Malgré ce, les derniers jours s’écoulent paisiblement jusqu’à ce 3 avril où elle ouvre une boîte de cassoulet. La poche protectrice du divin enfant se perce brusquement appelant dans le même temps la conserve à se vider de son contenu dans l’évier à proximité.

20h clignotent sur la face-avant du micro-ondes. Panique, sueur froide, fixation, temps suspendu. Il faut désormais faire vite. Je la soutiens d’un bras tandis qu’elle s’obstine à récupérer le cassoulet dégoulinant. Elle me regarde apeurée et déconfite, puis s’accroche à mes épaules. Maintenant qu’elle saisit que le moment si attendu est devant nous, elle lâche la conserve vide et me serre dans ses bras. Pour être plus exact, elle m’entoure puisque son ventre rebondi fait largement barrage à cette étreinte de circonstance. Nous restons quelques secondes ainsi enroulés puis rassemblons nos esprits et les bagages pour prendre fissa la route vers l’hôpital.

Allongée sur un lit dans une salle d’entrée prévue pour les urgences, ma femme gît désormais tel un cétacé échoué sur une plage normande. Je tourne dans la pièce comme un lion en cage ou plutôt comme une mouette qui tourbillonne autour d’un gros mammifère des mers de peur qu’on le lui vole. Voilà deux heures qu’on est là sans que personne ne s’inquiète. Nous avons été accueillis par une sage femme certes attentionnée comme son titre l’indique mais nous ne disposons d’aucune d’information sur les prochaines étapes. Pour passer le temps et nous rassurer, je calcule scrupuleusement les minutes séparant chaque contraction. Naturellement les minutes se réduisent et à chaque fraction de seconde disparue, une dizaine de gouttes de sueurs supplémentaires se répandent sur nos fronts respectifs.

22h30. Une espèce de bédouin moderne à calot vert intervient et annonce froidement à notre sage femme que l’arrivée de la promise ne se fera que demain. C’est sur ces paroles lapidaires et sur son lit de convalescence que ma baleine gagne lentement le large hospitalier vers une chambre plus cosy. La nuit s’allonge agitée jusqu’au petit matin par de petits cris tantôt graves et rauques, tantôt aigus et stridents. Nous ne dormons pas et nos valises au pied du lit se réfugient lentement sous nos yeux. En fin de matinée, les spasmes s’espacent et repus nous nous assoupissons. Et elle à l’intérieur du grand tout, sommeille-t-elle aussi ? Sachant qu’elle ne vit pas encore complètement, mon cétacé et moi concluons qu’elle s’accorde une pause avant le sprint final.

Je me réveille quelques minutes avant elle. Je la regarde. Malgré ses traits tirés et son visage angoissé, elle semble maintenant plus paisible. Tandis que je m’asperge le visage d’eau glacée, elle se réveille et examine attentivement la montagne flottante qui remonte jusqu’à l’orée de ses volumineux seins. Notre future fille est là au chaud, encore couvée mais prête à jaillir.. Elle n’a pas eu le temps de décrocher un mot émouvant sur la situation que les contractions redoublent d’intensité. Face à ces douleurs plus pointues, je sens bien alors que le moment se fait imminent.

A partir de là, tout s’accélère. Sage-femmes, gynécologue, anesthésiste, infirmières. De notre relative tranquillité, nous nous retrouvons entourer d’une troupe de farfadets excités qui gigotent dans tous les sens. Je saisis sa main pour lui confisquer un peu de douleur mais je ne sens désespérément rien si ce n’est nos cœurs qui accélèrent à chaque poussée suffocante. Je perds la notion du temps et ne sais plus que faire pour soulager ses souffrances sur lesquelles, je m’aperçois vite, je n’ai aucune prise. Ma main crispée dans la sienne, à la limite de la crampe de phalanges, je me contente bêtement de grimacer puis de répéter comme un perroquet les indications du médecin. L’imitation du petit chien me parait grotesque mais je me surprends à singer ma femme expulsant des « tchou-tchou » haletants plus proches d’un train de fret que d’un canidé érudit. Le travail, comme ils disent, fait son chemin tandis que son visage se délivre peu à peu des traces de la nuit. La livraison est proche. De deux, nous allons passer à trois. Je ne pense évidemment pas au choc qui va survenir dans les prochaines minutes.

Tandis que mon cétacé lâche un dernier râle digne des plus grands prédateurs terrestres, la montagne flottante s’esclaffe sous mes yeux ébaubis. Je n’ose pas regarder plus bas. J’entends un bruit plasmatique dégoulinant, un peu comme la conserve de la veille, et dans la foulée, apparaît un être nain recouvert d’une fine membrane transparente. Cet être sorti d’un trou noir, cette fille, notre fille portée par des mains vertes caoutchoutées s’échoue tendrement sur la poitrine libérée de ma femme.

Il est 16h05, dimanche 4 avril 1999. Camille est née et nous avons oublié de nettoyer l’évier souillé de cassoulet.

18 commentaires:

  1. Alors là ! j'ai adoré ta prose.
    Bonne soirée.

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  2. Putain ! Gâcher du cassoulet.

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  3. Très bien écrit ce texte ! On s'y croirait !
    Ce sont des moments qui sont inoubliables il est vrai.
    Bravo et bisous à Camille qui est grande maintenant. DOUCY

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  4. Comme un battement de cils > En voilà un pseudo !? Merci et bonne journée :)

    Nicolas > oui, c'est affreux !

    Doucy > Merci et je transmets les bisous :)

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  5. Encore aujourd'hui je me demande s'il est raisonnable de manger du cassoulet quand on est déjà gonflée à l'hélium ?
    Tant-pis pour ce plat, le texte est délicieux.

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  6. Tu accouches d'un très beau texte !

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  7. touchant ton texte...
    cela me remet en mémoire l'arrivée des pious pious...
    et j'aime bien le lien sur Camille... cette réduction du temps d'un petit clic renforce encore la douceur de ton texte...

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  8. Encre noire > et oui, mais les envies de femmes enceintes sont impénétrables. :)

    Morgan > 90 minutes de gestation tout au plus ! Merci.

    Mu > Merci. Je raconterai peut être un jour l'arrivée des jumeaux 14 mois plus tard. Ta réduction du temps m'y fait penser. :)

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  9. C'est curieux, toutes les jeunes femmes, ou moins jeunes, que je connais parlent d'attentes terribles… Je suis né dans la maison de mes grands-parents, dans un lit style Henri machin, haut comme un catafalque, où je serais né sans faire attendre personne…

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  10. ça parait long parce qu'il y a un cassoulet qui attend ;-)

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  11. On ne mange JA-MAIS un cassoulet en boite, c'est une infamie. On le commande à Babeth 31 et on va le déguster peinard dans sa table d'hôte :
    Tiens, je suis trop bonne, je vous donne l'adresse :
    http://pagesperso-orange.fr/enpecoul/
    (groumpf du cassoulet en boite, malédiction!)

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  12. Le coucou > C'est bien connu le coucou sort très vite sans prévenir !

    Blue Jam > Oui, le cassoulet ne nous a jamais quittés ! :)

    Frédérique M > Babeth31 ok c'est noté. William Saurin, c'est bien aussi ! :)

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  13. Putain, j'ai pas pu laisser de commentaire sur le billet où un vieux badigouince tente de draguer les minettes. Heureusement la morale fut sauve.

    Snake

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  14. "Accouchement et cassoulet", un beau titre de polar :)))

    SNAKE

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  15. Badigouince ! beuh! non mais oh !

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  16. la délivrance du "c'est assez" est très bien rendue, ma foi ! ;-)

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  17. Comme tu as bien fait de ne pas regarder plus bas! Ca t'aurait dégoûté du cassoulet à tout jamais!

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