La chienne – par Kwetchou

imageHabituellement, la chienne venait m'accueillir à la porte, frétillant avec une ferveur excessive comme seuls savent le faire nos amis de la race canine. Après l'école, je rentrais la première à la maison, et j'aimais que mon retour soit une fête pour elle, être attendue me rassurait.

Ce soir là, personne derrière la porte, la maison était silencieuse. Tous les volets étaient clos comme d’habitude, mais là je fus remplie par cette sensation, qu'évoquait parfois mon père en ouvrant les volets nerveusement, d'entrer dans un cercueil. Je restai dans la pénombre pour arpenter le couloir d'un pas alourdi par l'angoisse. Le premier fœtus était là, au milieu du couloir, dans cette gelée d'un rouge macabre, un deuxième puis un troisième... La chienne était blottie au fond du couloir, dans un débarras encombré, léchant l'issue ensanglantée de son antre maternel. Elle était vivante, j'étais soulagée.

La veille, mon père avait abusé du seul pansement qu'il avait trouvé pour soulager les souffrances incommensurables que lui avait infligé la vie. Ces souffrances qui, avec le temps, ne faisaient que distiller leur poison immonde de fantômes lancinants. La veille donc, mon père pris par ce grand délire que l'on nomme tremens, avait dérouillé cette chienne au ventre gonflé par le péché. La mort de ses petits me semblait secondaire. Ma priorité était de nettoyer pour protéger la chienne d'une autre colère de mon père. Il y avait un chiot en gelée sur le sol de ma chambre, sur mon lit, deux dans le salon... La bête avait arpenté la maison semant ses cailloux sur son chemin de croix. Sept en tout. Je me surpris même à une pensée d'humour macabre : « Sept d'un coup ! Comme les mouches... ». Prise par ce sentiment urgent de cacher les dégâts occasionnés par la bête, je me saisis d'un sac poubelle et à l'aide de chiffons, je ramassai chaque petit corps, changeai les draps de mon lit et nettoyai les traces de sang dans toute la maison, concentrée sur cette tâche urgente de faire disparaître toute trace de ce crime.

J'entendis la voiture de mon père et vins me poster près de la porte d'entrée de façon à bloquer l'accès au couloir. Mon père entra d'abord ravi de me voir l'accueillir puis inquiet par l'atmosphère ambiante. Et du haut de mes onze ans, de ces yeux noirs dont il m'avait fait héritage, je défiai mon père par ces mots : « La chienne a perdu ses bébés morts dans toute la maison mais j'ai tout nettoyé alors il faut la laisser tranquille maintenant ! ». Mon père devint livide torturé par la vision de sa petite fille ramassant ces petits cadavres, dégâts collatéraux d'une soirée trop imbibée de souffrance. Il me dit d'une voix faible : « Tu n'aurais pas dû, je l'aurais fait en rentrant » esquissant un geste d'approche paternel pour me rassurer. Je fis un pas en arrière et repartis vers la bête pour m'assurer de son état, puis je m'enfermai dans ma chambre. Allongée sur mon lit, les yeux écarquillés, pas une larme ni un cri ne vinrent, juste cette colère violente tétanisante, cette haine féroce pour cet homme que j'aimais plus que tout.

Ma mère rentra à son tour et je fis semblant de dormir. Ils chuchotèrent un peu, je les entendais se relayer auprès de la bête pour la soigner. L'oreille à l'affût du moindre faux pas, l'estomac noué par un mélange de colère, de peur et de tristesse, je restai aux aguets. La maison fut silencieuse ce soir là, pas de dispute, pas de cris... Je m'endormis.

On ne reparla jamais de cette histoire.

Quelques semaines plus tard, mon père partit dans son sommeil emporté par ses démons si cruels. Son cœur cessa de battre, comme le balancier de l'horloge du salon. Sa mort me plongea dans un chaos d'émotions douloureuses et contradictoires : le manque de cet être tant aimé, le refus de croire au côté définitif de son départ, la colère qu'il nous ait quitté, l'abattement. Et toute cette violence se retourna contre moi dans une étreinte de culpabilité aux griffes acérées. Seule, les volets clos, je passai des semaines dans ma chambre à pleurer et à hurler en silence, clouée par une douleur puissante.

Le temps passa, la vie reprit ses droits.

Aujourd'hui j'ai 28 ans, un mari que j'aime et j'ai déjà fait six fausse couches. Ce soir, c'est là, blottie derrière le lit de la chambre conjugale, au fond du couloir, recroquevillée sur mon ventre gonflé par cette présence si douce - enceinte de mon septième enfant - que je meurs, pétrifiée par une colère violente, sans cris, ni pleurs, sous les coups de pieds de mon mari aviné qui me traite de chienne.

Illustration

Texte envoyé et rédigé par Kwetchou, contact amie sur facebook.

17 commentaires:

  1. "mais là je fus remplie par cette sensation, qu'évoquait parfois mon père en ouvrant les volets nerveusement..." ça c'est une belle évocation, puissante et crédible. Et j'aime beaucoup dans ce texte voir si bien rendue la loyauté indéfectible de certains enfants à l'égard de leurs parents terribles. Rendue au point de rendre sept enfants pas son ventre de chienne à un mari terrible. La conclusion boucle vraiment bien l'ensemble du texte.

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  2. petit bémol toutefois : je ne suis pas fan de la transition "aujourd'hui j'ai 28 ans" :o)

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  3. La colère comme la peur et la tristesse se lovent au ventre de nos vies lorsqu'on a pas pu les cracher.
    Même pas un commentaire, je me trouverai indécente.

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  4. @Encre noire : pourquoi ne pas commenter ? C'est un objet littéraire, pas un journal intime. C'est le style qui est intéressant, sinon cela n'a pas l'intérêt d'être écrit, sauf à en faire un témoignage pour ses proches et là cela ne nous regarde pas. S'il est publié, et donc jugé publiable, je suppose que c'est pour le travail de rédaction qui a été fait.

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  5. Kwetchou qui n'a pas encore de compte tweeter ...mais qui va y remédier :)

    Merci pour vos commentaires pour le premier texte que je publie par ce biais et merci à Christophe pour son accueil chez lui.
    Ce texte n'est pas un journal intime, bien sûr , et j'accueille avec autant d'attention et de bienveillance vos commentaires sur mon travail de rédaction que sur les émotions provoquées par ce texte. Les deux ont de l'importance à mes yeux. Merci à vous :)
    @Anna de Sandre: je laisserais aujourd'hui ...sans le 28 ans ... ? as tu une autre proposition ?

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  6. Si j'ai accepté de publier ce texte de kwetchou, c'est bien, comme le dit ads, que j'y ai trouvé qualité : dans la proposition crue du sujet, dans sa violence, dans sa structure (la boucle de la fin est tout simplement terrible) mais aussi à cause ou grâce à ma réaction de lecteur. J'ai fait "ouch!" dès la fin, avec le sentiment d'avoir lu quelque chose de fort. Q'un texte nous fasse sourire, rire, pleurer ou nous confronte, nous dérange est bien le moins qu'on puisse lui demander. Après évidemment, le sujet est sensible et je peux comprendre qu'on ne trouve rien à commenter.

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  7. Kwetchou a dit...
    Merci Arf.
    ma conclusion à moi...
    http://www.youtube.com/watch?v=OAVs5xdetWM

    et j'ai encore du boulot pour apprendre à écrire ;o)

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  8. Un texte, comme une toile, se vit, se perçoit selon nos structures et nos histoires.
    Je suis, pour ma part, beaucoup plus touchée par les émotions et les sensations que par la rédaction et la structure. Mais je ne dis pas qu'ils ne sont pas importants.
    Des histoires comme celle-là, j'en entends beaucoup dans mes consultations.
    Fiction, réalité, peu importe; certains reçoivent ce texte comme un exercice de style, d'autres comme une aventure humaine, j'ai juste choisi de mettre quelques mots pour dire que je l'ai lu et qu'il m'a touché (certainement aussi grâce au style).
    Cependant les échanges à propos de l'écriture sont pertinents.

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  9. @Kwetchou : en fait cette phrase n'est pas littéraire, elle explique au lecteur, c'est dommage. Vous pouvez trouver une phrase de transition au présent, qui met le personnage en scène dans un acte de tous les jours par exemple, une mise en situation qui fait comprendre au lecteur que c'est plus tard dans la vie de cette femme. Quelque chose comme : "je n'ai pas besoin de faire de comptes pour mettre à la suite mes actuels vingt-huit ans, un mari que j'aime et déjà six fausses-couches, et certainement pas ce soir. Ce soir, c'est là, blottie etc..." ou bien " je n'attache plus mes cheveux comme avant. J'ai besoin d'ombres sur ce visage qui à bientôt trente ans est maquillé pour un mari que j'aime et durci dans ses traits par la douleur de six fausses-couches. Ce soir etc.".
    Mais bon c'est juste un exemple,vous pouvez trouver autre chose avec vos propres mots et votre sensibilité, c'est juste pour vous montrer ce qui rendait la transition maladroite par rapport à la qualité de l'ensemble du texte. :o)

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  10. Très touchant ce texte. Il est dur, il est juste.

    Accent Grave

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  11. Bienvenue Kwetchou !

    Sujet fort, carrément balèze. L'entrée dans le texte m'a frappé. Pour donner encore plus de force, quelques clichés mériteraient d'être soit supprimés, soit remplacés par d'autres images : "comme le balancier de l'horloge du salon", "griffes acérées", "dégâts collatéraux", "mari aviné". Pour que le texte reste dans cette veine objective qui lui donne sa force par ailleurs.
    La fin me semble inutilement centrée sur le chiffre 7. Il suffirait qu'elle perde son premier enfant et sa vie sous les coups d'un mari alcoolique. J'ai senti que ces 7 enfants vous ont aidé à trouver cette fin (c'est le cas de le dire !) pour votre héroïne mais maintenant qu'elle est là, les six enfants précédents rendent l'histoire moins crédible. Ou alors, il faudrait développer cette partie afin de rendre plausible cette ribambelle de morts-nés.

    Vraiment une très belle idée de nouvelle.
    J'espère continuer à vous lire ici ou dans un chez vous.

    Gilles

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  12. ça "scotche"; ce qui est bien rendu c'est cette "normalité" de la violence, installée tranquillement et à laquelle les protagonistes semblent presque attachés. J'aime moins la fin avec "aujourd'hui" et "ce soir" et les appuis des sept enfants.
    Et moi aussi j'aimerais d'autres textes de Kwetchou, merci Arf !

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  13. Comme Kouki, ça "scotche". Et la nausée. (donc c'est une réussite!)

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  14. Merci à tous pour vos commentaires, conseils et encouragements.
    Cette expérience me donne très envie de retravailler ce texte et d'en publier d'autres...
    à bientôt donc !:)

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  15. Impressionnant !

    Snake

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  16. Un coup de poing en plein foie? Une émotion maîtrisée et prolongée à un niveau saisissant: BRAVO !

    Un texte qui en appelle d'autres

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