Oh Papé !

Oh Papé ! Il est posé là, comme une évidence, à côté de la Normande vermoulue. Comme elle, il est un meuble, immeuble de sagesse, yeux bleus portés sur le vague, nous regarde comme si nous étions des étrangers. Assis sur une chaise en paille tressée, il dénoue péniblement ses mains sur la table, marmonne à ma grand-mère deux ou trois patoiseries acerbes. Je ne comprends pas mais elle, épouse servile, s’exécute. Maman est penchée sur ses épaules, lui verse la collation matinale : un bol grège rempli de vin rouge où flottent à la surface quelques quignons de pain sec. Mamé déplie une serviette à carreaux, la noue autour de son col, juste assez serrée pour qu’il puisse déglutir. Sa main tremblotante accroche la cuiller qui plonge dans le petit-déjeuner, ressort un morceau de pitance qu’il porte gauchement à la bouche. Quelques gouttes rouges coulent le long des moustaches et dévalent son cou barré par le bavoir à carreaux.

Je suis en face de lui, mon regard planté dans le sien. Je le vois mais lui, ne semble plus rien distinguer, l’esprit déjà fixé sur un ailleurs. Son teint est blafard, ses pommettes saillantes descendent sur des joues incurvées et translucides. une peau usée colle son visage carré, les os dessinent ses traits et la puissance passée de ses maxillaires. Il mastique le pain mouillé et anime ce faciès avec misère. Tout est livide chez Papé, je m’attends à voir couler le vin au travers de sa gorge. Seul ses yeux d’un bleu pénétrant détrompent ce visage cadavérique. C’est grâce à eux qu’il vit encore, qu’il communique avec moi. Les mots ont du mal à sortir, ils se brouillent en paroles décousues ou anachroniques tandis que les rivets de ses prunelles, malgré une beauté figée, me parlent constamment.

La cuiller racle le fond du bol, elle ramène quelques lies de vins mélangées à de la mie rouge. Papé a terminé le repas mais continue à nettoyer son obole comme si c’était la dernière : la peur de manquer comme pendant la guerre ou celle plus simple de mourir. Maman débarrasse la table, passe un coup d’éponge sur la toile cirée. Il repose ses mains tordues sur la place nette et bascule un regard ecchymose très loin par la fenêtre. Mamé s’affaire autour de lui, balaye les résidus de pain tombés sur le sol puis se penche sur l’évier pour récurer bol et cuiller. Maman s’installe dans un fauteuil prés de lui et tombe dans un magazine. Moi, je reste présent devant cette absence mais nos yeux ne se parlent plus.

Je l’interpelle d’une voix grave mais enjouée : « Oh Papé ! » D’un mécanisme lent, sa tête pivote, rotation raide pour découvrir l’auteur de cet appel. Il me voit, c’est sûr, mais ne me reconnaît pas. Un instant perdu et son visage soudain s’illumine, ses yeux causent et emportent ses lèvres dans un mouvement presque inaudible. Maman soubresaute, Mamé n’entend pas. Il humecte, bat des papilles puis baragouine dans sa langue colorée : « Marcel, prépare le cheval, l’ai vu dehors. Vais labourer la vigne du haut ! »

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