Sur le zinc

image Le troquet du coin, le refuge du besogneux, est planqué dans un virage à l’entrée du bourg. Bourgeois, bourgeoises n’y sont pas légion. Ici, règne la ruralité, l’esprit communautaire des terriens, de ceux qui usent leurs godasses sur les hauts coteaux de schiste. C’est dans cet endroit qu’on trouve le repos du juste, qu’on racle la boue et dépose la poussière des vignes. Après avoir travaillé à la fraîche – matinée de cinq à sept – on étanche sa soif, imbibe son gosier séché par le souffre. La bière-pression jaillit sur le zinc. Sur les sous-bock, elle trace un rond parfait et perle le frais des galopins du matin. Trop tôt pour l’apéro, trop tard pour le café, l’envie de griserie est grande mais les contenants petits, comme pudiques. Il faudra les multiplier à l’abri des regards pour satisfaire son intempérance et délier sa langue. Perchés sur des tabourets et arc-boutés sur le bar, on se raconte qu’il fait chaud en exhibant son bronzage agricole et on se félicite de s’être levés avant le soleil pour aller désherber les vivaces.

Dans les mains, le bleu du roundup. Dans les narines, l’odeur des pesticides. Et dans les palais, trémousse l’amertume du houblon.

Les heures et les tournées défilent. A toi, à moi, personne ne partira sur une jambe ni sans celle du patron. Dehors, le gros jaune au plus haut envahit la terrasse, la bâche se baisse et les bocks disparaissent au profit du petit jaune. Caillou de glace dans la liqueur, quatre volumes d’eau et les cœurs se réjouissent de la sieste à venir. L’odeur de terre traitée s’évanouit dans l’anis mélangé à la transpiration des braves. Les habitués se collent au bouchon pour éviter de basculer du tabouret. Sous leur nez, défilent les verres, coupelles de cacahuètes et olives noires. La chaleur et les paroles montent d’un cran, les discussions fusent et les désinhibés deviennent les plus beaux orateurs. Quelques cols blancs rejoignent les prolétaires les moins imbibés et improvisent une partie de belote au comptoir. L’ivresse est sur le zinc et le labeur oublié.

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19 commentaires:

  1. l'ivresse est sur le zinc ...
    vais la ressortir ,O)

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  2. Moi j'aime bien mon bronzage agricole, non mais çui-là ! Dans le bled (très bled) de ma grand mère, c'était exactement l'ambiance avec des discussions politiques toujours radicales (du style "tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens"). A la messe (il y en avait encore), les hommes restaient dehors ou au bistro, et les femmes chantaient effroyablement faux à l'intérieur. Le curé en chair parlait très fort et faisait bouger la chaire en bois. J'étais fasciné, c'était "Béru en soutane". Il a fini par partir car il avait eu quelques enfants naturels. Moi je trouvais ça plutôt sympa, mais ma grand mère était outrée.

    SNAKE

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  3. Mr M > Pas de problème ! Tu bois quoi ?

    Snake > Excellent, tu complètes bien le tableau et tu me rappelles que mon village aussi a connu un curé, disons un peu volage ! ;)

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  4. Repos des guerriers, ceux de la terre ...

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  5. C'est là d'où je viens, chaque été sur les coteaux en pente et le soleil qui brûle. La vigne, mais sans l'apéro...

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  6. Kouki > oui, en même temps, ils n'ont bossé que deux heures. Bande de feignasses ! :)

    Nicolas > C'est bien, tu es sage.

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  7. Allons bon ! On parle bistro, ici...

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  8. superbe ecriture,on vit la scene....

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  9. Nicolas > ben tiens, vais me gêner !

    Nefertiti > Merci.

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  10. Un autre réconfortable refuge pour les exilés de la plume virtuelle. Je parcours ce blogue au hasard des hyperliens, on dézippe ainsi l'âme des mots transe-portants.

    Parachutée ici via ETC-ISTE (Thomas Vinau).

    Vous ai linké sur mon seuil des froidures.

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  11. Joli, joli!
    Mon Roundup à moi, il s'appelle "Dix doigts"! (hihihi!)

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  12. Et toi, elle est où, ta place, dans le café ? Belle description, belle ambiance, comme si on y était !

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  13. Le seuil > Et bien, bienvenue ici et merci pour le lien... :)

    Epamin' > Je me doutais que tu étais une jardinière bio.

    co-errante > Moi, suis tout au fond, je joue au flipper près des toilettes et j'observe. :)

    Philippe > Ah oui, il en parle bien le Zola de tout ça.

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  14. quel beau bistrot!!
    tiens ! ça me donne comme une envie de "mauresque", là, en plus c'est l'heure! A bientôt!

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  15. Patron... à boire ou j'tue l'chien ! ;o)

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  16. Croukougnouche > Et une mauresque ! ça sera un perroquet pour moi !

    Kwetchou > mazette ! pas toucher au chien, non mais de fois !

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  17. Beau tableau! Et quelle santé avaient ces gens —à moins que souffre, round-up, pastis et pesticides ne leur aient coupé le sifflet prématurément? Malgré mon bronzage agricole, que je n'entretiens jamais avant 9 heures du matin, et avec mon dégoût du sarclage, je les trouve terriblement exotiques.

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