La cachette à pain | fut-il.net

La cachette à pain

image Nos repas sont toujours des moments très normés. Chacun sa place, papa patriarche en tête de table, maman à droite, et moi à gauche. Du tiroir de la table en formica rouge, je sors les trois serviettes à carreaux roulées dans des ronds de bois. Il y a la verte, la mauve et la bleue entourée d’un rond verni et peinturluré de fioritures réalisées de mes mains d’écolier. Je mets le couvert, le verre à vin pour papa, deux verres à eau, le couteau à pain à grosses dents. Maman sert les frites et la viande, papa tranche le pain pour la famille.

Maman achète toujours de grosses flûtes, long pain qui bien conservé nous fera plusieurs jours. Le pain est sacré à la maison. D’ailleurs, geste évocateur, papa fait toujours avec le grand couteau un signe de croix sur toute la longueur de l’auguste pitance avant de l’entamer. Il faut en manger et surtout ne pas le gâcher. Chaque tranche découpée doit être consommée pendant le repas sous peine d’être sévèrement réprimandé. Mange ! Ce pain sur la table, ce saint morceau qui m’est attribué est pour moi source d’angoisse, vais-je pouvoir le finir ? La rondelle tourne autour de l’assiette et je picore craintif mie et croûte avec parcimonie. Papa veille et me pousse à manger mon pain. D’un coup de couteau, il le rapproche de mon écuelle. Mange ! Lui en ingurgite plusieurs tranches par repas, sauce abondamment dans le jus de la viande, tartine à foison avec du fromage frais et s’il en reste, le termine seul avec les dernières gorgées de son vin. Plus la fin du repas approche, plus la réprobation de papa me panique. Mange ! Je ne peux pas bouffer tout ce pain, il faut que je m’en débarrasse. Je le découpe en petits morceaux et essaie de le faire disparaître sous mon assiette qui, bancale sur les boules de mie, ne dupe pas mon inspecteur de table.

Par chance, à ma place, il y a sous mes jambes le tiroir de la table. Je remonte mes genoux et en les ramenant vers moi lentement, je dégage le compartiment de sa glissière puis tout en provoquant une diversion - une parole haute, un geste soudain, une amorce de sujet charmant - je détourne l’attention et avec mon coude, fais glisser les restes de pain dans le tiroir. Tandis que mes genoux referme la cachette à pain, je peux aller chercher le sourire et la sollicitude de papa en lui annonçant fièrement que j’ai fini tout mon pain.

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19 commentaires sur La cachette à pain

  1. souvenirs : la croix, et finir - bonne éducation (et n'ai plus mangé de pain pendant des années, et des années)

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  2. Vous avez bien de la chance que je ne sois pas un sale cafteur!! Pardon de ne pas évoquer la qualité du texte lui-même, mais j'ai ressenti comme un soulagement de constater qu'il subsistait encore quelques dinosaures! Enfin... des gens bien tout simplement!!

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  3. Brigetoun > C'est pas bien ! allez, mange ! :)

    Depluloin > C'est qui le dinosaure ? Papa ou moi ? ^^

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  4. Mince! Pas vu! Jean Yanne dans "Que la bête meure" ... Ça change peut-être la donne? Espérons que non!! ;)

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  5. non Deplulon pas de vengeance ni de confrontation terrible avec un meurtrier. Tout ça est bon comme le bon pain.

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  6. Tableau de famille traditionnel dépeint fidèlement; fondements ? On en est de plus en plus loin dans nos éducations et à force de les rejeter, où seront les fondations qui faisaient de nous des hommes debout, aussi. Me questionne.
    Le début du texte ressemble à chez moi, pourtant des choses sourdaient pas nettes et tout a basculé aussi. Alors ?

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  7. L'enfance comme on picore !
    Belle scène !

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  8. Moi, je pinochais pour tout et mon père me rappelait en permanence qu'il y avait tellement d'enfants qui crevaient de faim... Quant au pain, on ne faisait pas de croix mais il ne fallait jamais le laisser stationner sur la croute, ça portait malheur.

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  9. Bien vu :)

    Ma grand-mère faisait aussi le signe de croix sur le pain, et sur son front. Un jour, se signant, comme d'habitude avec la main qui tenait le couteau, elle se saigna le front d'un coup de lame, pas trop grave heureusement, qui provoqua un juron pas catholique du tout :)

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  10. Kouki > C'est vrai, Kouki, peut être besoin de retourner à certains préceptes. J'sais pas.

    Isabelle C > Merci

    Zoé > Ah oui, moi aussi, jamais sur la croute, et ça, je l'ai gardé !

    Jean > argh! c'est gore !

    l'hippocampe > Merci

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  11. Eh! oui! La croix, je m'en souviens, ma grand-mère la faisait. Et puis le pain à l'endroit et pas sur le dos, "parce qu'on ne le gagne pas couché". Je ne fais pas le signe de croix, mais je remets toujours le pain à l'endroit si malencontreusement il se trouve sur le dos, ce qui fait bien rire mes enfants.

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  12. Ciel! Un blog catho! (Pardon, on ne parle jaamais ni de... ni de...) Vos miettes ravivent bien des souvenirs plaisants! C'est assez rassurant, moi qui pensais être le fossile d'un temps pourtant pas si lointain. (M'sieur Poilane a bien saisi tout le profit qu'il y aurait à faire un pain-souvenir... Vais pas lui jeter la pierre!)

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  13. Le pain à l'envers; c'était un pain collectif que l'on réservait au bourreau qui ne le payait pas.
    Sinon, oui. C'était comme ça chez mes grand-parents. L'épiphanie de frites et de viande et de pain. Lorsque j'y repense, je revois un film de Sautet, une table de repas sans recherche esthétique, les aliments nus, les images crues; en haut, les dents (vraies et fausses) qui travaillent, le gras, la sauce, la discussion souvent animée (sinon quel intérêt?), les postillons. Et puis en bas, le nez au ras de la table, les petits pois ludiques, les mandarines pleines d'esprit (des barques, et presser l'écorce pleine d'huile essentielle inflammable devant la cigarette du grand-père qui ressemblait à De Funès); jouer avec un os de poulet, ne pas toucher au couteau, boire de l'eau rougie, mériter le dessert, un liégeois, un flan avec un morceau de cake dedans(Pendant la cérémonie du café, dérober un malakoff, voué en principe aux goûters, mais tant pis, la situation du repas qui s'éternise exigeait du sucre)
    L'astuce, quand on n'avait pas de tiroir, c'était de mettre un chien sous la table...
    Merci pour cette photo. J'endosse moi aussi avec plaisir ma peau de dinosaure.

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  14. Mélodie > tout pareil mais ne connaissais pas cette expression ""parce qu'on ne le gagne pas couché" qui finalement justifie bien. :)

    depluloin > d'un temps pas si lointain, et pourtant, souvent l'impression que tout se délite... Mais ne soyons pas trop passéiste tout de même, après on nous traite de réac ! :)

    l'entrée des sauvages > Merci pour ces mots qui complètent bien le sujet. Je me reconnais aussi dans "les pois ludiques" "l'os du poulet" "ne pas toucher au couteau" "boire de l'eau rougie" et le malakoff disparu.

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  15. Les obligations de manger nouent tant le ventre qu'on se demande comment quoi que ce soit peu passer.
    J'avais de la chance, nous avions un chien gourmand... Toujours à-côté de moi à table.
    Ce texte est du pain béni (si je peux me permettre .o)

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  16. Autre titre possible pour cette très belle note : "Evitons la Cène de ménage."

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  17. Encre > oui, le chien est une bonne option. Quoique suis pas persuadé qu'il raffole du pains ? (béni ou pas) ^^

    Chr Borhen > Joli! Je lève ce com, le bois...

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  18. Chez nous aussi, le grand-père traçait une croix sur la miche. Mon père avait pris la suite, longtemps, mais à la fin de sa vie, il y avait belle lurette qu'il ne le faisait plus…

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