Une minute dans le supermarché de @cjeanney

image Au rayon charcuterie, un vieil homme aux épaules carrées, visage élimé, deux barquettes de jambon cru dans les mains…

Il doute, c’est sûr. Il n’a pas l’allure d’homme à faire les courses tous les jours. Il pèse, soupèse, regarde l’étal, ses mains puis le jambon entre ses doigts crochus. Découénnés, par quatre, par six, il ne sait pas. Maman prendrait lesquels déjà ? Maman, c’est sa femme. Il l’appelle toujours ainsi mais son prénom, c’est Simone. Il l’appelle Maman, c’est une douceur, aussi un peu de l’enfant qui reste en lui. On peut le voir encore dans la lueur de ses yeux bleus.

Lui, c’est André mais Maman l’appelle Dédé. Une chance d’avoir un nom qui se diminue, c’est plus doux. Il continue ses courses, toujours hésitant le Dédé. Beaucoup trop de choix, il se dit à chaque arête où il accroche son caddy. Alors, il se laisse avoir, succombe aux promotions. Les sardines sont en tête de gondole, il en prend cinq boites.

A la caisse, il a un regard pour Laetitia. C’est marqué sur son tailleur noir avec des lettres en relief. Faut dire qu’elle est jolie Laetitia et Dédé, il aime les jolies filles. Elle lui rend son sourire édenté quand elle bippe les dix paquets de mi-cho-ko au caramel dur.

Il rentre maintenant, il habite à deux pas dans un grand immeuble au troisième étage sans ascenseur. Dans l’escalier, il croise Monsieur Huot que le salue sans un mot en soulevant son chapeau brun d’un mouvement suranné. Maman l’attend, un tissu mouillé serré autour du front. Maman est migraineuse depuis toujours et aujourd’hui, faire les courses elle ne peut plus. Son travail à elle c’est ouvrir les sacs et puis ranger soigneusement, dans le frigo, dans le placard de la cuisine. C’est son dernier boulot à Simone, Dédé ne sait pas faire, il se trompe tout le temps de place. Les bonbons, trop de bonbons et Simone gronde Dédé avec un ton de maman :

__ Ce n’est pas pour toi ça, tu le sais, avec ton dentier !
__ Je les suce juste, Maman, je fais attention…

Clin d’œil à Christine Jeanney et à son recueil de nouvelles « Une heure dans un supermarché » paru fin septembre aux éditions quadrature, disponible dans toutes les bonnes crémeries et notamment chez bibliosurf. A lire aussi, le billet que consacre Brigitte Célérier à la critique de ce livre.

13 commentaires:

  1. tout le parfum condensé - une belle entrée

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  2. Ah, joie !! et voir les sardines en plus ! :-)

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  3. "Plus moyen de faire ses courses sans se retrouver dans un bouquin. Tu les feras toi-même la prochaine fois." (Dédé tout à l'heure à Simone)

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  4. brigetoun > oui, condensé mais loin du talent de l'original ! :)

    Christine > Ben té, j'allais pas les laisser à d'autres les sardines !

    Christophe > "mais tu sais bien que je peux plus avec ma tête qui tambourine, et puis d'abord parle-moi fort et met la table !" (à l'instant Maman à son Dédé)

    Kouki > voui et sans sel en plus (le jambon)

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  5. De la charcuterie aux caramels, il y a de l'amour dans tous les rayons.

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  6. .. ça donne envie, tiens !! (de lire, hein .. pas d'aller faire les courses ..) ٩(●̮•̃)۶

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  7. Merci Christophe ! Je ne savais pas que ce recueil était sorti. Extrait très alléchant : je vais commander cet ouvrage.
    Le titre m'a immédiatement fait penser à l'une de mes chansons préférée de The Clash "Lost in the supermarket".

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  8. > gourmande va ! :)

    Manue > ben voui, surtout qu'on sort très vite à chaque fois du supermarché. ٩(●̮•̃)۶

    Anne Charlotte > oui, fonce. mais le texte n'est pas un extrait. L'original est mille fois mieux. :)


    Oublié de préciser, la première nouvelle est dispo. gratuitement en pdf sur le blog de Christine. Tiens, plus simple, voilà le lien : Au rayon magazine

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  9. Ah mais une fois de plus je n'avais rien compris !
    Tu devrais envoyer ton texte à la revue Dissonances. Regarde le thème du n°20 http://revuedissonances.over-blog.com/article-appel-a-textes-n-20-58390827.html

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  10. Ah oui tiens, pourquoi pas ? J'en ai un autre, récent aussi, sur le thème des mamans. Merci Anne-Charlotte

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  11. Quand je fais les courses seul, j'achète moins de sucreries que Dédé, mais la facture est chaque fois presque le double de celle de ma femme en temps normal…

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  12. ah oui Le coucou, sont pas économes ces hommes ! ;)

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