Un coup de boule

image C’était le début de l’hiver, Noël à fêter au village au profit d’une association, du club de rugby ou de celui du troisième âge. Les trois cafés du village et la salle du foyer rural investis de tables sur tréteaux serrées dans l’espace pour accueillir un maximum de joueurs. Grains de maïs dans la poche ou dans de grands sacs en plastique pour les accros du carton. Trente francs l’un, cinquante les deux ou cent les cinq. C’était le début des lotos. Le grand loto qui réunit tout le monde, de sept à soixante-dix-sept ans.

Entrée libre. Buvette sur place. Nombreux lots à gagner. La foule empoigne les lieux pour gagner le gros lot et se soumettre pour trois bonnes heures à la grande dictée des nombres. A l’entrée, la caisse engrange le paiement des cartons, certains les choisissent avec leurs numéros favoris. Quatorze, l’homme fort. Quatre-vingt, dans le coin. Quatre-vingt-dix le Papé ! La soirée sera rythmée par une litanie de maximes déclamées par le maître de cérémonie au boulier tournant. De la cage sphérique à petite manivelle, sortiront les numéros gagnants, pour autant de grains de maïs sur des cartons multicolores.

Un coup de boule ! Exclamation des joueurs qui attendent le numéro qui formera la quine, une ligne complète sur le carton. Et le nommeur de tourner son boulier prés de son micro pour bien faire entendre le tapage des boules mélangées. La queue en l’air ! Le six ! Quine ! On a crié au deuxième rang mais ne démarquez pas, c’est un enfant. Et la ligne sera vérifiée pour le panier garni de Noël : foie gras, jambon entier, pâtés et vins rouges qui accompagnent. Quelques minutes plus tard, zigzaguant entre les tables, le porteur amènera le lot au gagnant dans un seau de vendanges enguirlandé et repartira aussitôt avec son pourliche.

Un coup de boule ! Et ça « boulègue » avant le lancement des autres parties. A carton plein, l’angoisse sera plus longue, l’énumération de numéros infinie mais au bout, il y a gros. Une semaine de vacances, une télévision ou un magnétoscope dernier cri. La tension est grande et la salle silencieuse jusqu’à la délivrance du grand cri – lààààà !- qui tapent les murs et clouent les autres participants dans une vaste rumeur de mécontentement.

Trente parties pour autant d’heureux gagnants. Les autres bisqueront en remettant leurs manteaux, taperont sur l’épaule des chanceux, tenteront même de leur chiper quelques victuailles sous la table. Mais tous repartiront satisfaits de leur soirée en semant sur leur passage les derniers grains de maïs.

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