Le silence et le souffle

imageMe voilà dans le décor : la pièce, carrée aux murs en pierre, quelques cellules creuses et de l’encens qui brûle, une lumière indirecte qui part de bas en haut et s’étale sur les murs en douceur. Au centre, deux matelas collés et couverts d’une grande serviette éponge blanche. Longtemps j’ai remis ce moment, par peur et résistance aux manipulations diverses. Une rébellion passive. Toucher c’est me découvrir.

Le silence et le souffle.

Je m’allonge sur le ventre, un coussin coincé sous le plexus et elle entre en scène. Lentement, elle prend le pouls de l’ambiance. Moi et elle, déjà très présente avant même de me toucher. Ses genoux se plantent dans les matelas, ils entourent ma tête, elle se cale et son souffle se fait écho dans une profonde respiration. Une longue prise d’air emplit ses poumons et pour faire le vide, elle dégage une vive expiration dans un souffle ronflant qui m’impressionne. Je sens ses mains au-dessus de moi, elles ne me touchent toujours pas mais l’énergie est là, au-dessus, elle plane et déjà je me sens bien, accompagné et rassuré.

Elle s’enduit les mains d’huile, les roule pour étaler et commence à glisser sur moi. D’abord lentement autour des cervicales, elle accompagne ses mouvements dans une respiration synchrone puis elle me cherche, essaie de se caler sur mon souffle chaotique. Je retiens ce qui vient dans une apnée non contrôlée. Pas d’air, juste l’application de ses gestes sur mon dos, je sens le roulis de ses doigts, la paume de ses mains bousculer mes muscles. C’est dense, en quête d’harmonie, chercher la phase, tous les deux alignés. Elle m’incite à expulser par la bouche, à vider mes poumons, large amplitude, profonde recherche. On y est. Où ? Je ne sais pas.

Les gestes ondulent, pointent sur les nœuds, pièces de chair névrosée qu’elle masse, c’est vif et sensible. Mes mains s’engourdissent, picotement au bout des doigts qui monte en moi comme l’émotion qui me défie. Je garde toujours dans le creux. Maître, rester maître. Je parle, il ne faut pas, me plains du fourmillement. C’est parce que tu respires amplement, me dit-elle, c’est normal. Les yeux fermés, peu à peu, je me perds, m’oublie sous ses massages. Ma respiration lourde me prend le thorax, remue quelque chose sous mes côtes, une boule logée entre les deux poumons qui oscille, cherche une sortie.

Je n’ai rien dit mais elle le sent. M’invite à me retourner sur le dos et plaque alors sur ma poitrine ses mains chaudes en étroite liaison, un corps à corps. Les frictions continuent, nettes, précises. Elles ont trouvé ce qu’elles cherchaient, le point d’ancrage où se trouve le blocage. Deux ou trois mouvements et je l’ai sentie, l’ai vue s’ouvrir, dégagée de l’intérieur, me prendre la gorge et finir par me biffer les yeux de vapeur. J’ai lâché quelque chose, indéfinie boule, là, dans le creux, dans le dedans du dedans.

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