Mondes de vapeur

image Une fumée épaisse déborde des vasistas en créant, vu de l’extérieur, un mur opaque au travers des grandes baies vitrées. Les néons au fronton clignotent bégueules, une lettre vacillante sur deux. Le café du balcon perd son L pour une tranche de bacon grillé qu’on ne trouvera pas à l’intérieur. Tu entres, coup d’épaule dans les portes battantes, déjà bien éméché par ta tournée des troquets. Au zinc, ça s’astique, culs posés sur les hauts tabourets, la valse jaune bat son plein. A toi, à moi, les verres tintent et les yeux houspillent l’intrus qui n’aura de place ici que s’il paie la sienne.

Tu serres des mains, frappe des épaules dans des sourires de copains d’abord. Ta place, elle est au bout du comptoir, prés du mur qui te tiendra et des toilettes où tu alterneras. Tu commandes, qu’est-ce que tu bois à droite, qu’est-ce que tu bois à gauche ? Le serveur aux mille mains enchaîne les tours de passe-passe, pistaches et bouteille de pastis avec bec verseur, il arrose en un seul coup de bras glissé dix verres placés en ringuette. Et tu t’amarres, les yeux en flottaison, gauloise sur gauloise pour refaire le monde en éthylique, la timidité dans la poche, la joie sur tes joues qui suintent. C’est plus toi là, plus toi qui parle, un autre, grande gueule parmi les autres. Tu t’es laissé à la maison.

Ce n’est que dans le miroir moucheté de rouille, devant ce lavabo aux marques brunes crasses de cigarette, que tes yeux te recroiseront. Tu t’ignoreras, à quoi bon… Et là, dans l’odeur d'urée, tu feras tomber la goutte, tu te tireras la langue et retourneras vivre tes mondes de vapeur.

Illustration

15 commentaires:

  1. tres beau.... les ambiances de bar, j'aime ça, ce que ça raconte, c'est souvent triste au fond (du verre of course)

    RépondreSupprimer
  2. Ce texte est magnifique Christophe ... des raccourcis imagés, du rentre dedans soi, tout y est, nous aussi ! Du bon du beau là !

    RépondreSupprimer
  3. SPLENDIDE !!!
    et "C’est plus toi là, plus toi qui parle, un autre, grande gueule parmi les autres. Tu t’es laissé à la maison."... SOMPTUEUX ;o)

    RépondreSupprimer
  4. ça m'plaît (et "plaire" comme "aimer" sont des mots bien pleins par chez moi - demande à Koukinette ou à Lucio caro)

    RépondreSupprimer
  5. Mu > oui, c'est triste. 'fin, c'est mon regard qui est triste plutôt.

    Kouki > Ah tu étais aussi dans le café ? Ben t'es point vu ! :) (merci)

    Luc > ben merci, merci hein.

    Mlle d'enfer(t) > ah bon ? Dites Koukinette à Lucio, elle dit vrai la demoiselle d'enfer(t) ? :) (merci)

    RépondreSupprimer
  6. http://www.youtube.com/watch?v=H7TOZJDguYU

    RépondreSupprimer
  7. Du petit lait à la lecture de ce texte à 2 grammes 5. Une plume bien trempée et toujours ce regard... Mi triste, mi aimant.
    Bravo !

    RépondreSupprimer
  8. J'aime beaucoup. Je suis entrée dans votre café et je me suis rincée le gosier. C'était très gouleyant.

    RépondreSupprimer
  9. Philippe > ça sent le pastis là ! :)

    Cat > Merci Kty! 2,5 gr. nous v'là bien!

    Myriam Rubis > A la vôtre !

    RépondreSupprimer
  10. Le principe de l'alambic, mais à l'autre bout de la chaine... et en mouvement perpétuel . Mondes de vapeur et la distillation à la goutte.

    RépondreSupprimer
  11. A l'origine on parfumait les eaux de vie ( à l'anis) pour masquer l'amertume et le mauvais gout de la distillation.
    Depuis on a gardé l'anis qui est devenue une institution sous les places ombragées par les platanes et les micocouliers ...
    A part çelà, que devenez vous ? JF

    RépondreSupprimer
  12. Très beau, oui, ce regard en flottaison sur les vapeurs d'alccol.

    RépondreSupprimer
  13. JF > L'anis oui comme un goût parfumé pour faire oublier l'ivresse maléfique ! Sinon, je deviens, d'ailleurs, j'en finis pas de devenir ! Amitiés.

    co errante > Merci m'dame ;)

    RépondreSupprimer
  14. Chaude ambiance, et saveur du texte. On reviendra dans ce troquet !

    RépondreSupprimer
  15. ah la belle époque où on pouvait fumer dans les troquets...

    RépondreSupprimer