La vieille au fichu gris

La vieille au fichu gris Je me souviens. D’elle qui chevrotait dans la rue, courbée le jour, cintrée la nuit. D’elle, du mystère qu’elle portait sur son dos et des rumeurs à son sujet qui croisaient deux générations. D’elle, de sa désinvolture et de sa misanthropie avérée.

Petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croisais chaque jour et chaque nuit où je me jouais noctambule. Périple diurne, elle sortait de sa grotte, petite maison coincée entre deux immeubles rénovés, claquait sa porte récalcitrante d’un geste lourd et bref, puis verrouillait de trois tours d’une grande clé qu’elle pendait par une corde à sa robe de bure. Elle longeait ensuite les murs, la tête baissée et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle usait les mêmes voies, les mêmes trottoirs, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Si je ne la voyais pas, je l’entendais raser les murs, cahin-caha sur le pavé, le bruit de ses mocassins épousant sa démarche boiteuse. Elle entrait dans l’église et demeurait demi-heure en piété puis ressortait et répétait le chemin à l’inverse dans un même sillage.

Personne ne connaissait son nom, on la disait sourde et muette. Certains même la croyaient aveugle, ce qui eût expliqué ses trajets millimétrés et étudiés par cœur, sa foulée lente et hésitante, et ses yeux défunts cachés dans le fichu gris.

illustration

10 commentaires:

  1. Il est, joliment, croqué ce portrait de cette grenouille de bénitier ; Vous la décrivez avec respect et tendresse et lui donner une personnalité singulière. Elles ont, quasiment, disparu ces petites souris grises qui s'échappaient de leurs humbles taches pour venir respirer un moment dans le refuge de l'église, gagner en accomplissant les rites leur petit coin de paradis . Certaines étaient bien vives, langues bien pendues et gaillardes avec çà. D'autres comme la vôtre se fondait, en une image pieuse effacées presque invisibles, mutiques. Elles étaient de tous les événements religieux. Elles étaient la mémoire des villages et la police aussi. Ce devait être fait devait être fait. Elles avaient un sens aigu de la liturgie. Elles étaient les humbles petites mains du curé et de Dieu. Dans l'église,elles étaient les petites domestiques de l’Éternité, elles échappaient un temps à leurs conditions séculières.
    Que pensaient elles au fond ? Je ne sais pas mais j'ai le sentiment qu'il leurs fallait ce pesant de foi pour survivre et ne pas se pendre comme les hommes, Elles vivaient pour honorer leurs morts, perpétuer. Je crois, aussi, que l'église, était un lieu où elles s'instruisaient, se distrayaient en regardant,écoutant, les contes, les chants.... tout ceci, est un peu loin de votre billet, mais je les aimais bien,aussi, ces petites trotte-menu,têtues.

    RépondreSupprimer
  2. Un autoportrait assez réussi ! SNAKE

    RépondreSupprimer
  3. 1/2h à l'Eglise, si c'est cela une grenouille de bénitier !! SNAKE,
    NB : Mr Arf est-il une grenouille de Twiter ?

    RépondreSupprimer
  4. Ma grand-mère était sa cousine, à la langue peut-être un peu trop "bien pendue". Je suis fasciné par ce genre de personnes (il m'arrive d'en voir encore), parce que j'aimais beaucoup ma grand-mère. Alors ton texte m'a touché, comme il arrive d'ailleurs souvent à la lecture de tes portraits.

    RépondreSupprimer
  5. Chez moi, elle s'appelait Suzanne et buvait de l'eau de Cologne...
    Pour tenter d'égayer sa peine sans doute...

    RépondreSupprimer
  6. Si les églises n'existaient pas on verrait moins de fichus...

    RépondreSupprimer
  7. Je connais cette petite vieille. Elle n'est ni sourde, ni aveugle... elle est lasse d'une vie qui n'en fini pas de peser sur ses épaules fatiguées. Elle est seule dans son désespoir, loin du monde qui ne la remarque même plus, qui ne lui adresse même plus la parole. Elle est de ces femmes qui passent leur vie à n'en rien plus attendre. Un passage sur terre leur suffit à se dire qu'ailleurs c'est certainement mieux. Et c'est pour cela que chaque jour elle se rend à l'église d'à coté... seul lieu de recueillement pour appeler la mort à son bon souvenir. Savez vous si son veux a été exhaussé ?
    Lio

    RépondreSupprimer
  8. Patrick > Encore un fichu commentaire ! Merci.

    Snake > non un pinson de twitter ! ;)

    le coucou > Mais moi aussi je les aime ces personnes là. Dirais même qu'elles me manquent. Merci.

    Dési > de l'eau de cologne. Pouargh! devait avoir bonne haleine tiens!

    Nicolas > Tu as raison, ça va de pair !

    Lio > Oh oui il y a longtemps qu'elle a trépassé. Merci de votre passage.

    RépondreSupprimer
  9. Très très beau portrait avec des images originales et belles : "cape d’invisibilité", "sa grotte", etc.
    J'ai juste buté sur le point entre la 1ière et la 2ième phrase, je crois qu'il ne marche pas à l'oral (si tu dis à voix haute).
    Un de tes plus beaux portraits, très tenu.

    RépondreSupprimer
  10. Ah oui Gilles tu as sûrement raison. J'étais parti sur la succession "d'elle" avant d'écrire le "je me souviens" d'où ce point, je pense.

    RépondreSupprimer