La vieille au fichu gris

La vieille au fichu gris Je me souviens. D’elle qui chevrotait dans la rue, courbée le jour, cintrée la nuit. D’elle, du mystère qu’elle portait sur son dos et des rumeurs à son sujet qui croisaient deux générations. D’elle, de sa désinvolture et de sa misanthropie avérée.

Petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croisais chaque jour et chaque nuit où je me jouais noctambule. Périple diurne, elle sortait de sa grotte, petite maison coincée entre deux immeubles rénovés, claquait sa porte récalcitrante d’un geste lourd et bref, puis verrouillait de trois tours d’une grande clé qu’elle pendait par une corde à sa robe de bure. Elle longeait ensuite les murs, la tête baissée et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle usait les mêmes voies, les mêmes trottoirs, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Si je ne la voyais pas, je l’entendais raser les murs, cahin-caha sur le pavé, le bruit de ses mocassins épousant sa démarche boiteuse. Elle entrait dans l’église et demeurait demi-heure en piété puis ressortait et répétait le chemin à l’inverse dans un même sillage.

Personne ne connaissait son nom, on la disait sourde et muette. Certains même la croyaient aveugle, ce qui eût expliqué ses trajets millimétrés et étudiés par cœur, sa foulée lente et hésitante, et ses yeux défunts cachés dans le fichu gris.

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