Existe ce qui se perd #VasesCommunicants

Existe ce qui se perd #VasesCommunicants
Passe quelques instants à observer les longues traînées de poudre que laissent les avions dans le ciel, trouve que les mots leur ressemblent quelquefois lorsqu'ils s'effilochent jusqu'à disparaître. L'envie de me laisser absorber par l'immensité comme on glisse, me rapprocher de la transparence, d'une forme d'absence puisque je n'entends ni la musique ni la respiration, égarée dans une langue qui m'échappe et ne m'appartient plus. Toujours connu ces ruptures dans le rythme, ces césures relativement brèves alors je sais que je finirai par y revenir, que les mots et le sens ne manqueront pas de se ranimer. Mais aujourd'hui je les regarde gesticuler comme une armée de petits soldats sur un champ de bataille, aucune envie de me battre, le goût de la défaite, de l'abandon, pouvoir déserter ce qui insidieusement se perd. Nécessité de me retirer, besoin d'une trêve pour tenter de réinventer ce qui simplement s'efface à défaut de réel effondrement. Ici dans la ville, pas moyen de trouver le silence, mais si tu écoutes bien, si tu parviens à faire abstraction de toi, juste absorbée par les bruits au dehors, ce qui te parvient de la rue par la fenêtre ouverte, suffisamment attentive, immergée dans l'instant, dans cette perte de repères déchargée de désir. Subsiste la matérialité des choses, une forme de vide, un système de pensée purement fonctionnel, sans mémoire, sans questions, dénué de vision, n'éveillant rien de particulier, ne débouchant nulle part. Tu es simplement là dans les tâches à accomplir, à essayer de décomposer les sons, lesquels au fur et à mesure remplissent l'espace deviennent rapidement hypnotiques. Forcément la circulation quasi omniprésente, ce flux ininterrompu pendant la journée, plus ou moins dense mais toujours dans une vibration rapide et scandée par les avertisseurs sonores, les sirènes. Des éclats de voix qui remontent jusqu'ici lorsqu'elles sont un peu vives et puis en filigrane quelques mots dans des langues étrangères que paradoxalement tu aimerais comprendre, des cris et des pleurs aussi parfois. Des sons dans l'appartement que tu n'identifies pas immédiatement, sans doute des appareils électriques sous tension, désagréable à force ce bruit de fond qu'habituellement tu ne perçois même pas, sorte de grésillement presque insupportable à la longue, débrancher tout ça. Au bout d'un moment jaillit de ce désordre, une forme de cohérence, un rythme dans le battement chaud, inexorable de la ville, une improvisation libre et déstructurée, quelque chose qui s'apparente au free jazz. Et toi au dedans, comme un minuscule grain de sable, mais qui néanmoins participe vraiment, même passivement, de cette musique là. Etrangement de cette zone un peu grise et indéfinie à l'intérieur, sorte de no man's land, remonte une sensation assez grisante de légèreté et d'oubli. Survient l'envie d'explorer librement ce qui t'entoure comme un enfant découvrirait un terrain vague, un lieu qui a toujours existé mais qui subitement lui apparaît comme un endroit pour lui, un endroit pour jouer mais aussi pour se perdre et s'isoler, quelque chose d'ouvert sur le monde. Alors finalement le silence ici je ne le trouve qu'avec toi et je ne peux même pas m'y cogner, m'y agripper puisqu'il n'existe pas de parois. Tu dis que tu es comme ça, qu'au moindre conflit tu te refermes, et là je ne sais même plus ce que tu évoques, comme perdu le fil. Pense juste que c'est difficile le silence, celui de l'autre, celui qu'on ne choisit pas et qu'il faut subir, celui qui semble engloutir et menace de tout recouvrir. Mais peut-être que si je parviens à dépasser ce tunnel, ce long corridor sombre et chaotique, si je fouille un peu plus profondément en toi jusqu'au fond de ta gorge, si je t'embrasse suffisamment longtemps pour toucher quelque chose de toi que j'ignore encore, peut-être que je trouverai une perle. Une perle à libérer et à recueillir avec la langue, une perle un peu froide au début mais qui se réchauffera progressivement au contact de ma bouche. Alors ne t'inquiète pas si jamais je la trouve un jour, on dira qu'on s'en balance. Et je continuerai à balancer des hanches juste pour toi comme on continuera aussi probablement à s'envoyer au diable pour ensuite se renvoyer au silence puis finir par le briser pour retrouver la chaleur. Restera juste son goût sur la langue pour se dire qu'on a pas rêvé, que peut-être on existe.

Ce texte a été rédigé par Céline Renoux dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez la suivre sur son blog “La fille des astres sur lequel elle accueille aujourd’hui ma persona non grata.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de juin :

Nicolas Bleusher et Christopher Selac
Martine Sonnet et Urbain trop urbain
Anita Navarrete-Berbel et Brigitte Célérier
Franck Thomas et Guillaume Vissac
Cécile Portier et Pierre Ménard
Franck Queyraud et Loran Bart
Anne Savelli et François Bon
Carine Perals-Pujol et Joachim Séné
Isabelle Parriente-Berbel et Louise Imagine
Maryse Hache et Laurence Skivée
Chez Jeanne et Xavier Fisselier
le roi des éditeurs et Nicolas Ancion
Kouki Rossi et Jean Prod'hom
Michel Brosseau et Jacques Bon
Christine Jeanney et Christophe Grossi
Caroline Gérard et Juliette Mezenc
Ghislaine Balland et Dominique Hasselmann
Piero Cohen-Hadria et Conte de Suzanne

10 commentaires:

  1. Ecrire le silence (ou le vide ?). Une forme très forte qui sature et est en adéquation avec ce silence. Tout ce que l'on fait n'est-il pas une façon de saturer ce silence ? Quel magnifique texte !

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  2. Tellement de choses dans ce texte, le silence, sa quête impossible et le pourquoi du besoin, le manque de, de lui, qui impose ce silence et dans lequel elle aimerait se fondre pour pouvoir à nouveau y faire du bruit, se cogner, se disputer et reprendre le contact, la vie avec toute sa musique autour. Aime beaucoup ! Merci Céline pour ce texte et cet échange.

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  3. je me contente de reprendre Gilles qui a trouvé les mots Une forme très forte qui sature et est en adéquation avec ce silence.

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  4. Merci à vous trois de l'avoir entendu ce silence..moi j'ai saturé jusqu'à pouvoir basculer ailleurs et là tenter d'écrire de la comédie pour changer.

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  5. j'aime le peut-être qui empêche d'étouffer

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  6. J'aime beaucoup le texte et son "balancement"...

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  7. Patrick Verroust :


    Une photo, une image très forte surplombe ce texte, lui sert d'incipit. La silhouette qui s'enfonce, fusil à l'épaule , dans cette galerie de je ne sais quelle ligne Maginot est un vrai fil conducteur .Ce texte est un texte de combat. Un combat perdu dont le seul sens réside en lui même, en la stratégie de survie qu'il met en œuvre. Dans la première partie, il y a la désertion, la désertion des mots. Elle est belle cette description du vide qui s'installe, ce sentiment de vacuité . L'envie de s'y fondre est quiète comme si au bout du tunnel, il y avait un nirvana. Mais un instinct profond plus profond que celui de l'écriture pousse au combat pour retrouver du sens. Une seconde partie arrive, un repli sur soi, en soi est impossible. Trop de bruits. Des bruits qui hérissent la peau jusqu'au grésillement des appareils électriques, la narratrice opère un extraordinaire renversement. Elle fait abstraction d'elle et plonge dans l'écoute de tous ces bruits. Ils la submergent mais peu à peu lui ré apprennent la vie. Le sens n'est pas en soi, il est à l'extérieur de soi ; Le sens vient du fouillis, d'une cacophonie de bruits, qui relie à la ville. La ville qui danse un free jazz déjanté. La vie, la ville qui obligent à des gestes quotidiens, débarrassés de toute pensée, hypnotiques, avec la découverte de la légèreté et de l'oubli qu'ils apportent. La ville apparaît comme un terrain vague,terrain de jeu, terrain , à soi, pour se perdre, s'isoler mais aussi ouverture sur le monde. Puis vient le temps du pacte. A l'intensité des bruits de la ville, s'oppose le silence du compagnon, ou de la compagne. Silence non pas recherché mais subi , celui là. La proposition tient en une magnifique allégorie, aller chercher une perle au fin fond de l'autre dans un baiser si profond qu'il la trouvera si elle y est. La quémande est magnifique non seulement par ce qu'elle attend mais aussi par ce qu'elle offre, la liberté. La perle, trouvée, il n'en sera, jamais question. On fera comme si..elle n'existait pas , on se renverra au diable , au silence, on recommencera pour un peu de chaleur. Ce texte a une structure qui se démolit et se rebâtit sans cesse. Il est un texte de femme. Il y a un arrière plan, une longue histoire avec les taches ménagères comme abrutissement et accomplissement mais là n'est pas l'essentiel, le balancement du texte , ses déhanchés, je ne sais pas si un homme saurait les écrire....Je « continuerai à balancer des hanches pour toi » « On gardera juste le goût sur la langue, pour se dire qu'on n'a pas rêvé, qu'on existe ». Je ne sais pas si j'existe mais je garderai le goût de ce texte., la fleur au fusil.

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  8. et ce beau commentaire qui me révèle aussi de ces choses souterraines à laisser remonter a la surface...merci

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  9. j'aime beaucoup (tres beau texte comme souvent chez la fille des astres :)

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  10. Merci Muriele parce-que comme ça je découvre ton blog et ce que j'y trouve me plaît et me parle

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