Pas causant pour deux sous

La voix de l’homme 
qui parle fort dans la rue
monte jusqu’à ma fenêtre,
s’assoit sur le rebord,

me raconte sa vie
comme si nous étions 
au téléphone tous deux 
en haut-parleur. 

Bas parleur, je cherche 
comment lui raccrocher au nez.
  • 28.4.26

En apnée

Par la fenêtre entrouverte,
les pleurs d’un bébé
s’étouffent dans l’air ;
je retiens mon souffle
comme si ça pouvait l’aider.
  • 25.4.26

Inflation

Le jour tire une dernière fois
sur un ciel plein de lui-même,
avec l’air de lui dire :
« Rabats ton caquet, vieux complice,
descends ce rideau bleu pétrole,
au prix que ça coûte aujourd’hui ! »
  • 23.4.26

Fugace

Soudain la fenêtre éclate 
d’une lumière bienveillante, 
comme un appel de phare
sur une route de brume

J’avance un œil, chemine
des pupilles, dans l’oubli de soi,
avant que tout disparaisse 
aussi vite que c’est venu.
  • 23.4.26

Ceci n’est pas une fable

Une chenille égarée en ville
chemine en lentes reptations 
qu’il me plait d’observer plus avant. 

Verte et rouge, aux yeux globuleux,
elle pourrait bien être l’emblème
de cette journée qui n’avance pas.

Mais c’était sans compter la voracité
d’un chat errant, surgissant soudain,
qui la gobe d’un coup de langue.

Le chat, la chenille déjà digérée,
s’éloigne fier en dandinant
sans me laisser la moindre morale.
  • 18.4.26

Plus rien ne tient

Le jardin ne semble plus 
tenir ses couleurs :
la mare et les arbres agitent
un vert d’eau peu sûr.  

Pelouse, haies et bosquets
se perdent dans leurs nuances :
vert profond ou vert anis,
olive, citron, jade ou menthe.

Aucune couleur ne tient,
comme si elles s’écoulaient
d’une vaste fontaine où tout
vient et revient se rafraîchir.
  • 18.4.26

Les doigts dans le nez

L’horloge vient de marquer  
l’heure pile sous mon nez.

J’ai senti l’effort de l’aiguille  
pour atteindre son but,

le frottement des engrenages,  
la tension des ressorts et enfin,

la satisfaction du travail accompli  
dans un léger soupir mécanique.

Il est midi, sans que j’aie fait  
le moindre effort pour ça.
  • 12.4.26

Que passer

Un cerisier en fleurs 
sur un trottoir regarde
passer les voitures 

Elles lui font parfois
un salut amical
d’un coup de klaxon,

car tout le monde sait
du cerisier les fleurs
qui ne font que passer.
  • 10.4.26

Il faut dire

Le soleil à la dérobée 
fait des ponts sur la chaussée, 
des enjambées d’éclaircie 
dans la marche de nos paroles. 

À la faveur d’un silence,
le chemin s’entrouvre 
pour passer nos sourires
dans une tête d’aiguille. 

Il faut dire le passage fin,
le vent et les pluies,
nos pensées encore tenues
dans l’étau de l’hiver.
  • 10.4.26

L’herbe bleue

Le ciel est à notre portée,
si près qu’on y marche dessus. 

On le foule sur le chemin,
l’herbe est bleue et le soleil 

dans nos bouches est tendre
comme un ami d’enfance.

On voudrait ne jamais se réveiller.
  • 5.4.26

Je fredonne sans compter

Deux garçons sondent
à l’aide de longs bâtons 
la vase d’un bassin. 

Le premier crie : un lézard ! 
Le second : non, un nano-iguanodon !
Puis il passent à autre chose. 

Depuis, je me déplace 
lentement en fredonnant   
le thème de Jurrasic Park. 
  • 4.4.26

Je voudrais aussi qu’il soit court

Je voudrais écrire un poème qui perd l’équilibre. Il se trouverait dans une cuisine, sur une table en formica rouge, entre un bol de chicorée et une tartine beurrée avec juste un filet de confiture ; ou bien, au-dessus de cette grande armoire, sous quelques moutons de poussières, un peu pâle, comme à l’agonie mais heureux d’être là.
Il pourrait aussi être dans l’entrée, dans cette jatte plate dans laquelle on trouve dans le désordre : une pile usagée, un lacet orphelin, tout un tas de pièces en cuivre rongées par le temps, une pince à linge vert pomme, un trousseau de clés qui n’ouvrent plus rien et un petit calendrier à trois volets de 1988.
Il serait perdu, légèrement désuet, avec un soupçon de nostalgie assumé, un rien désinvolte mais avec un sourire sérieux de jeune fille. Il serait joli mais inclassable, pas très académique mais émouvant, en bonne santé mais hoquetant face au sens de la vie.
  • 3.4.26

Ça me tend

Il ne se passe pas
grand-chose à l’œil nu
entre cette manche de chemise
qui flotte au vent sur le balcon
d’en face et moi qui la regarde. 
Pourtant, je suis persuadé  
qu’elle m’appelle au secours.
  • 2.4.26