Ténor dans le décor

Ténor dans le décor Des pas de danse assurés, le cœur vaillant et le charme en bretelles des bals à papa. Tu étais un ténor dans le décor, le costume droit et noir, la chemise en flanelles blanche ajustée à ton corps encore frêle. Une photo dans un cadre en métal, simplement posée sur le buffet entre ton paquet de gauloises et un autre cliché plus vieux de ta maman en corsage noir, le fichu planté sur ses cheveux gris. Elle avait dû être fière de toi, le garçon de la famille, l’unique, celui qui allait perpétuer la lignée des danseurs de bals de village.

Comme partenaire, une haute demoiselle montée sur fins escarpins, une robe simple au dos dévoilé, des épaules rondes où tu poses une main élégante, le sourire en coin et les yeux rieurs. Ta partenaire, l’unique, la seule qui sache enfiler valse et pasa doble, tango et rock endiablé. Rien de statique dans cette image, tout bouge, tourne et vire jusque dans les coins vieillis du temps, un temps immuable, comme ces bals qui ne se sont jamais arrêtés. Tu danses encore sous les lampions des 14 juillet, tu valses toujours sur la piste de poussière entre l’orchestre et la buvette, enchaînant les pas et les bières tièdes.

Quand me vient l’idée de regarder, collées à ma mémoire, je revois les traces de tes pas glissés sur le sol des guinguettes, tes mouvements en harmonie jusque dans tes pieds acrobates qui suivent les impulsions de ton corps. L’élégance, la simultanéité de tes gestes, cette alchimie profonde qui t’unissait à la danseuse, tout un savoir aujourd’hui perdu pour moi qui ne peux même plus envisager une danse à deux, empoté que je suis dans la génération perdue des solos électroniques.

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