L’ennui de la route

l'ennui de la route Le grand chaud s’écrasait dans notre bassin, dans notre conque de village à l’atmosphère viciée, il était temps de monter, de fuir la vallée, d’aller prendre un autre air qui me ferait du bien. Chaque année, ils me montaient en vacances, là-haut, dans de verts pâturages qu’on atteignait par virages serrés, ils m’emmenaient en colonie pour quelques semaines.

La vieille auto chargée, nous partions tôt le matin, à la fraîche. Papa au commande, maman en passagère et moi, derrière sur la banquette lâché à l’ennui de la route. Nous montions, engloutissions bitume fondu dans crissements de pneus et crépitement d’autoradio. - Change de radio, s’il te plaît. - On capte rien ici. Et papa enclenchait sa cassette blanche, Jean Ferrat me promettait alors que la montagne serait belle. Comment aurais-je pu m’imaginer ? Je m’ennuyais ferme, les cuisses collées sur le skaï, je me levais, sautais, m’allongeais, m’asseyais, m’accroupissais, chantais, agaçais mes parents. - J’ai faim. Et maman me tendait de son fauteuil un quartier d’orange à la pulpe sèche et aux pépins qui craquent sous la dent. Je n’aimais pas les pépins. Encore des virages, étroits, des boucles qui grimpent, des à angle droit, des tordues, des gravillonnées, des lisses, des mouillées de soleil, des aigues plantées du larsen de la radio, des graves à la toux que crachait papa. Tout pour me remuer le ventre et lâcher mon mal de voiture sur la banquette en haut-le-cœur exagéré. - Je suis malade, maman. J’ai soif. - Ralentis, le petit n’est pas bien. Le reste du voyage se passait avec un sac en papier entre les jambes et le vent dans mes cheveux, vitres avants ouvertes au déplacement. Lent, le déplacement, lent, pesant des beuglements de Jean, du silence de devant, des roues qui collent à la route, des rares véhicules que nous croisions, que je comptais, un à un, que je subdivisais en couleurs, scrutant quand je pouvais les plaques minéralogiques pour faire un nouveau découpage en département. - C’est quand qu’on arrive maman ? - Encore une bonne heure. - Mais ça fait quoi une heure en nombre de tournants ? Elle baissait alors le pare-soleil en m’indiquant que sa longueur représentait notre trajet et avec son index, elle pointait à peu près notre position, juste au-dessous et au centre du petit miroir. - Tu vois, nous avons déjà fait la moitié.

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4 commentaires:

  1. La délicatesse du tracé représenté sur le pare-soleil, petite image d'aube.

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  2. Le pare-soleil de ta maman était donc l'ancêtre du GPS...

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  3. oui Epamin' : Global Pare Soleil ! ;)

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