Sans tête

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Hey là, qui es-tu, toi, là avec ton zoom sur moi, zoom, zoom, dézoom, me regarde pas, quitte cette position, s’il te plait. Qu’est-ce t’as à me lorgner à moi, là, qu’est-ce qui t’intéresse dans ma tête, mes croûtes sur les lèvres, mes joues en copeaux, mes yeux tessons chargés de cette putain de vie ? Allez file de là, fous-moi la paix, garçon, reste pas ici, c’est pas un endroit pour toi, rien de ben beau à photographier, ça pue la mort, mon gars et ma tête longtemps qu’elle dit plus rien à personne ici ou ailleurs. Toute façon, vois, hop, j’ai pas de tête, plus ma tête, perdue, suis devenu sans tête, comme le chevalier noir là, tu sais, sur son cheval. Faisait peur, celui-là, faisait peur quand il arrivait dans la maison par la lucarne, la musique qui venait aussi avec lui, ‘te rappelles, le crescendo magnifique, les basses qui montent lentement et les violons à la pointe. Ah là, on aurait dit du sang ces violons, le son qui vrillait, dis-donc, comme un sabre qui tranche, tu sais, l’archet c’est une arme, mon garçon, c’est coupant comme un sabre, et le son c’est du sang qui coulait encore de sa tête au chevalier là. Et c’était le lourd après, tu sais, le lourd que ça te faisait dans ta tête à toi, dans ma tête à moi cette musique quand il cabrait son animal, son cheval noir, les deux pattes sur l’écran que tu te disais, c’est pas possible, il va me retomber dessus l’animal là, le cheval là et sa musique lourde. Et le sabre qu’il dégainait haut dans les airs le chevalier sans tête pour encore aller couper des têtes, d’autres têtes dans un glissement d’archet. Ah là ! Puis tu vois, oumpf, m’a coupé ma tête à moi aussi. Me regarde plus, s’il te plait, zoom, zoom, dézoom et va-t-en ! T’entends pas là les violons de la mort ?

illustration : Raymond Depardon