Sans tête

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Hey là, qui es-tu, toi, là avec ton zoom sur moi, zoom, zoom, dézoom, me regarde pas, quitte cette position, s’il te plait. Qu’est-ce t’as à me lorgner à moi, là, qu’est-ce qui t’intéresse dans ma tête, mes croûtes sur les lèvres, mes joues en copeaux, mes yeux tessons chargés de cette putain de vie ? Allez file de là, fous-moi la paix, garçon, reste pas ici, c’est pas un endroit pour toi, rien de ben beau à photographier, ça pue la mort, mon gars et ma tête longtemps qu’elle dit plus rien à personne ici ou ailleurs. Toute façon, vois, hop, j’ai pas de tête, plus ma tête, perdue, suis devenu sans tête, comme le chevalier noir là, tu sais, sur son cheval. Faisait peur, celui-là, faisait peur quand il arrivait dans la maison par la lucarne, la musique qui venait aussi avec lui, ‘te rappelles, le crescendo magnifique, les basses qui montent lentement et les violons à la pointe. Ah là, on aurait dit du sang ces violons, le son qui vrillait, dis-donc, comme un sabre qui tranche, tu sais, l’archet c’est une arme, mon garçon, c’est coupant comme un sabre, et le son c’est du sang qui coulait encore de sa tête au chevalier là. Et c’était le lourd après, tu sais, le lourd que ça te faisait dans ta tête à toi, dans ma tête à moi cette musique quand il cabrait son animal, son cheval noir, les deux pattes sur l’écran que tu te disais, c’est pas possible, il va me retomber dessus l’animal là, le cheval là et sa musique lourde. Et le sabre qu’il dégainait haut dans les airs le chevalier sans tête pour encore aller couper des têtes, d’autres têtes dans un glissement d’archet. Ah là ! Puis tu vois, oumpf, m’a coupé ma tête à moi aussi. Me regarde plus, s’il te plait, zoom, zoom, dézoom et va-t-en ! T’entends pas là les violons de la mort ?

illustration : Raymond Depardon

5 commentaires:

  1. Saisie par ton texte, et par la musique que tu mets dans cette image. Elle doit être forte, car je comprends tout à la fois que tu y entendes tout cela, et toute cette énergie, et en même temps, moi, je n'y mets pas du tout la même chose. Cacher son visage, se retirer du monde dans une vague de silence et d'absence et de refus de tout cet ici et ce maintenant qui sont insupportables. Moi, j'y entends le fin fond du désespoir, donc le fin fond du silence, et pourtant, quand je te lis, je me dis aussi que tes mots collent bien sur cette image, que la rencontre des deux, image et texte, assurément fonctionne. C'est surprenant. Des horizons !

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  2. Ah ce qu'on fait avec photoshop maintenant! (Superbe cette photo! et le texte est à la hauteur!)

    Sans tête, faut que j'essaie ce truc : passer inaperçu, tout ça...

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  3. Ce texte est à lire et à relire avant d'en saisir toute la gravité. L'homme sans tête cherche refuge dans l'absence, il refuse de laisser voir sa décrépitude, il ne veut pas que son interlocuteur sente l'odeur de la mort qui rode. Pourtant, une forte intimité a existé entre ces deux êtres.L'histoire du chevalier sans tête a cimenté leur relation. L'homme, digne,veut savourer ce souvenir là et le léguer à ceux qui lui survivront.
    Belle leçon où la vie et la mort font leur dans macabre dans l'intimité de ces deux personnages.

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  4. Isabelle > Oui, on peut y mettre plein de choses dedans. Il y a du désespoir aussi c'est sûr. Un brin de folie également et j'aime bien y voir un sourire fatigué dessous. Merci pour ton commentaire.

    pluplu > ah mais vous avez jamais joué au chevalier noir vous ?

    Patrick > absence, décrépitude, odeur, mort, intimité. Vous avez encore bien relevé le cocktail. Merci.

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