Que de la pluie autour

La nuit qui ronge, celle que je n’aime pas voir arriver et surtout en ce moment où tout baisse dans ma vie comme un crépuscule interminable. La nuit et la pluie acide, sa soeur de veille, elle est là, elles sont là à percer ma fenêtre. Bien présentes, envahissant mes pensées à coup de tentacules malignes, me rongeant l’esprit comme le coeur. Je suis seule, c’est le soir, c’est au dedans, c’est au dehors : la dépression frétillante.
Je ruisselle d’angoisse, des flots discontinus fouillent mon corps dans une ivresse accablante. Je crains, je déborde, me déverse par tous mes pores. Je suinte le malheur, plonge dans les intimités de ma tristesse. Mon corps n’est plus qu’une grosse éponge pressée d’en finir, d’enfin s’assécher sur une épaule, un solide apaisement en esquisse.
Il faut que. Il faut que. Il faut que. Je répète, me répète, m’écoute, me fuis pour défaire, me contredis pour faire, et la pluie au dehors, et le noir au dedans. Fouiller, fouiner pour trouver la sortie, une porte, rien qu’un entrebâillement de porte. Il faut que je sorte, me jette dans la rue, pour mélanger mes lacrymales aux cordes en déluge qui se déversent sur le bitume. Fouiller dedans, fouler, fouiller, fouler les trottoirs et mes « trop tard », me frotter à la vie au dehors, me servir des autres, de leur parapluie ouverts en abris de fortune. Oui. Courir vers sans lever la tête, faire mine de ne voir personne, mais sentir qu’au dehors la vie attend.

Je sors, c’est décidé, je sors. J’ai mis du temps à me dire qu’il fallait que. Qu’il fallait que je sorte d’ici, de mes murs, de mon noir, de mes pleurs, de la pluie du dedans. Je sors, je suis sortie, je suis dehors mais tellement encore au dedans. Tête dans les épaules, dos en voûte, j’essuie bourrasques, larmes et tête qui enflent. Je marche vite maintenant, je cours presque, enfin je ne sais plus vraiment. Je ne sens plus grand chose, ne vois plus grand chose. Je sais que je vis mais je ne me vois pas vivre, je n’imagine plus le jour. Je suis le noir de la nuit, je suis l’eau qui tombe du ciel. Je suis larmes et ombre dans la rue.

Un point de rencontre, un havre de paix: c’est au bout de la rue puis à droite. Je connais le chemin, j’y vais automatique. Un ami, le plus proche, géographiquement proche, m’attend. C’est le seul, à cette heure, c’est le seul dans la nuit qui peut me retrouver, le seul qui pourra me relever la tête, me sourire, m’assécher des flots qui me noient. Plus que quelques mètres, mes pas sont mécaniques. Je tape du plat du pied à chaque enjambée, claquant les flaques qui se mélangent aux sels d’une eau grouillante de mon dedans vers mon dehors. Je peine, j’arrose ma peine, je cherche l’issue. J’y arrive. Encore un pas, une marche, je souffle déjà devant la porte de l’immeuble, je sens le réconfort pointer à la fenêtre.

Et puis le silence. Plus rien. Je ne vois plus rien. Ne sens aucun de mes membres. Je suis blottie, recroquevillée dans mon dedans mais désormais dans le sensible du dedans, à l’intérieur d’un cocon de laine, emmaillotée dans de forts bras fervents. Un enlacement imprévu au coin de cette rue, à quelques pas de mon point d’ancrage. Je reçois là, en don, une étreinte inconnue. Car je ne connais rien de la personne qui me presse contre son torse, rien de celui ou celle qui soulage mon dos des courbures de ma vie, qui pose un instant sa main sur la détresse de mon temps. Je ne sais rien de son visage, ma tête abandonnée dans le creux de son corps. Je respire longuement, détends mes muscles atrophiés par la marche rapide, par ma fuite aqueuse du mal vers le bien. Et là, je sais que je touche quelque chose, que je suis en train d’entrouvrir l’espace, l’entrebâillement que je cherchais se réalise dans cette imprévisible rencontre. Clair de nuit. Je vis un moment de grâce.

Je chasse timide une mèche de cheveux collée sur mon visage et pleine de mes yeux gonflés de reconnaissance larmoyante, je me redresse rattrapée par une gêne soudaine. Mais j’éprouve, je sens l’empathie. En quelques minutes à la faveur d’un câlin aussi gratuit qu'impénétrable, je vis à nouveau. Nos regards enfin se croisent et un visage se pose sur ma nuit pour m’éclairer de mots simples chuchotés :

“Je suis sûre que tout va s’arranger. Je suis sûre que tout va s’arranger”
Répétés dans le calme, ils me submergent une dernière fois pour me laisser retomber légère sur le trottoir, hagarde.

“Avant de partir, je veux être sûre que je peux vous laisser seule maintenant”
Et la dame aux bras aimants s’éloigne, me laissant sur le seuil de l’appartement de mon ami, et que de la pluie autour.

A Souraya…

Supplément et quel supplément : lecture de Anna Jouy. Merci à elle pour ce très beau cadeau !