Au deuxième oeil

Au deuxième oeil. Tu tailles juste avant, d’un coup sec. Tu les vois les yeux ? Là et là, les petites boursouflures sèches, tous les dix centimètres à peu près, tu vois ? Oui, alors tu comptes : un, deux et tu coupes ! C’est simple et comme ça, tu continues. Tu te décales un peu, tes pieds doivent dessiner un arc de cercle au pied de la souche, et tu fais le tour, d’un coup d’oeil, de ton oeil, tu repères les yeux, tu comptes et clac, sec, net, précis, tu tailles.

C’est une histoire de regards entre toi - le tailleur - la souche et le sécateur. Il faut avoir le coup, d’oeil et de ciseau, acquérir l’habileté nécessaire qui te permette d’avancer rapidement, de tailler plusieurs dizaines de rangées dans l’après-midi. 

Et en même temps, tu fais gaffe, c’est la vie de la vigne que tu as entre tes ciseaux. Il faut toujours te demander comment la souche va réagir à ta sape, tu lui fais une coupe pour l’année, tu vois, c’est important, très important. Faut pas te louper, c’est de toi que dépens la vendange à venir, tu comprends.

Allez ! La « vista » petit ! Tu vas y arriver !

Et le faciès qui accompagne les paroles du professionnel, la gueule en sourire de celui qui s’emplit de la satisfaction du savoir et qui le donne en partage, au milieu de nulle-part, par une après-midi grise d’hiver. 
Les gestes ajoutés aux consignes donnent à la leçon une importance insoupçonnée. C’est jour de grandiloquence sur les coteaux. Avec de grands mouvements professoraux, les mains balayant les sarments et la voix haute portée au-dessus de la vallée, il ramène sa science, me toise de sa technique – tu les vois les yeux ? - avant de plonger dans une souche hirsute pour une nouvelle fois me débusquer le deuxième oeil. 
L’application du maître à expliquer donne un tout autre relief à la tâche. Si bien qu’elle s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le professeur veut passer la main tout en célébrant le travail bien fait. Mais de l’oeil je ne garde que la boursouflure épaisse d’un hiver rude au creux de sa vigne. Je ne taille pas, je ne fais que le suivre, ramasser un à un les sarments morts qui jonchent le sol.