Dans le coing

Il ne faut pas plus qu’un goût inopiné pour raviver en moi, une nouvelle fois en mode Proust, l’émotion de la madeleine dérouleuse de temps. Juste une cuillère à café plongée dans de la confiture, couleur cuivre, ou approchante. C’est une main lointaine qui me tend le pot de confiture, une personne étrangère à ma vie, étrangère tout court, qui, de son pays natal, ramène la cuillère à ma bouche. C’est de ma maman, dit-elle. De sa maman à plusieurs centaines de kilomètres d’ici qui, du fond de sa cuisine a concocté une confiture locale, une pâte aux petits carrés de fruits solides qui, gouleyants, fondent en bouche. 

Cette personne revenue de si loin a fait surgir des souvenirs tout aussi lointains et a rouvert une anfractuosité de tendresse refermée par le temps. Quelques gravillons de sucres pris dans l’engrenage plus ou moins bien huilé d’une vie ont écumé en quelques secondes une série d’images sépia.
A la première bouchée, la saveur du temps d’avant, la vision de grand-mère à sa table, les mains à éplucher le fruit, fruit si spécial par sa forme, par son nom : le coing. Sorte de poire cabossée, aux lignes cassées, un fruit pas propre en apparence, biscornu dans l’état, un fruit dont on parle rarement, comme un bâtard sorti d’un arbre improbable, le cognassier. Assonance grossière pour un refoulé des corbeilles qui restera dans le petit recoin de l’histoire des végétaux.
Pourtant, dès le goût éclaté en bouche, la mémoire s’agite en changeant en images les sucres et le plaisir du fruit. Mamé aux fourneaux touille de sa grande cuillère de bois, et sucre, sucre et re-sucre. Des pleines boîtes de carrés Saint-Louis sont jetés dans le bouillon aux coings flottants qui, au fil des heures, se décomposent pour laisser place à une onctueuse pâte molle. Du temps encore qui s’allonge sur le labeur et la patience mis au service de la préparation de la confiture, du remplissage des pots de récupération - de la « bonne maman » consommé - et des assiettes creuses à la porcelaine ébréchée. Chaque récipient est garni avec soin de la mixture encore brûlante.

Les pots sont ensuite soigneusement étiquetés – confiture de coings, 1982 – comme pour creuser davantage l’importance du moment, le caractère pérenne de la fabrication. Nous en mangerons plusieurs années durant. Les assiettes conçues pour une consommation plus rapide seront entreposées une à une sous des serviettes anti-poussière dans le grenier, sur une table de fortune, une grande planche et deux tréteaux. Elles donneront naissance dans quelques jours à la pâte de coings, confiture solidifiée par l’air ambiant. Quelques jours de torture où grand-mère veillera sur les gourmands en défendant l’accès au grenier, tapera les mains et les doigts qui s’essayeront à tremper pour goûter et le jour où la première assiette redescendra, les trous burinant la pâte feront esquisser un sourire sur la bouche en coin de Mamé.