#VasesCommunicants @BoutonnierJ

Jour de vases communicants. J'accueille aujourd'hui Julien Boutonnier qui sévit notamment sur le blog peut(-)être. A découvrir son beau texte à partir de la photo que je lui ai envoyée. Il a fait de même et vous pouvez lire mon texte ici.
La liste des autres échanges cuvée juin 2013 sont disponibles sur le blog dédié.


Si je devais considérer cette photo que m’a proposé Christophe Sanchez comme la seule photo existante de ma grand-mère, sachant qu’elle n’y apparaît pas, et que, soumis à une obscure contrainte incontournable, je devais présenter ma grand-mère à l’aide de cette photo, je dirais qu’elle ressemblait plutôt, physiquement, à la dame du milieu. 
Elle était petite en effet, ma grand-mère, quoique beaucoup plus forte que celle représentée ci-dessus. Comme elle, elle avait de petits yeux un peu trop près l’un de l’autre. Son nez s’évasait plus fortement de part et d’autre d’une arête sans relief et finissait par deux énormes narines dans lesquelles son index distrait trifouillait joyeusement. Elle avait une mâchoire plus carrée, un menton moins projeté, cependant la forme de son visage, quoi que plus large, se rapprochait assez de celui de l’autre. Comme elle, elle pouvait avoir ce regard vacant, canin, idiot, sur lequel le monde semble glisser comme des spaghettis sur une fourchette ; je lui ai connu notamment, ce regard, lorsqu’en fin de repas l’appel de la sieste se faisait impérieux et que, à court de sujets de discussion, ou bien par une entente tacite, elle et son mari observaient un silence au cours duquel ils semblaient tous deux parfaitement creux, réunis, heureux. On s’ébrouait ensuite, sans mot dire, on débarrassait, on lavait la vaisselle, on balayait. Et puis de lourds ronflements conjugaux envahissaient la maison. 
Si je devais m’attacher maintenant à décrire son allure, je porterais mon attention sur cette dame colossale qui, toutes dents dehors, main prédatrice crispée sur une proie imaginaire, manifeste une volonté plus encline à tordre les cous qu’à distribuer les caresses. Ma grand-mère ne montrait pas de telles dispositions agressives, elle était d’un caractère pacifique, mais elle avait en commun avec la harpie de donner cette impression de lourdeur. Assise, elle se faisait massive. Son corps tout en largeur se densifiait, débordait les dimensions de la chaise, semblait peser infiniment. Et dans ce monument de chair on se demandait par quel orgue d’église la vie pouvait encore jouer sa mélodie tant il semblait se fondre dans l’impassible et minérale éternité des effigies égyptiennes.
Quand je regarde la troisième dame, à senestre de la première, j’éprouve des difficultés à reconnaître ma grand-mère. Ce visage où saillent les os du crâne comme une prémonition de la Blême, ce regard de biais, méfiant, scrutateur, cette bouche pincée, droite comme la ligne du pouls d’un mort sur un électrocardiogramme, ces traits anguleux qui jamais n’empruntent l’oblique tendresse d’une courbe féminine, n’ont absolument rien à voir avec elle. Mais avec sa vie, certainement. Pour peu que nous lui attribuions une fonction allégorique, la troisième dame pourrait représenter les vicissitudes d’une existence qui traversa de part en part le XXème siècle. Rien n’y manque : enfance paysanne perturbée par la première guerre mondiale, déménagement à la ville, emploi ouvrier dans les usines de textile, mariage dans les années trente, départ du mari à la guerre en 39 durant la première grossesse (une fille), séparation de cinq ans (mon grand-père fut prisonnier jusqu’à la fin du conflit), retrouvailles difficiles avec cet homme traumatisé qu’elle ne reconnaît plus, deuxième enfant (une fille encore) pour fonder le couple à nouveau, vie laborieuse pour joindre les deux bouts et puis mort de la cadette (ma mère), d’un cancer du sein, à quarante ans, et puis mort du mari, et puis les années de solitude et puis les derniers jours à la maison de retraite. Rien d’extraordinaire. Juste la vie qui passe, juste la sale gueule de la troisième dame.
A bien regarder la photo, après réflexion, celle qui me fait le plus penser à ma grand-mère, c’est finalement cette jeune fille à l’arrière plan. Sa frimousse, son sourire malicieux, m’évoquent son rire franc, son entrain et sa fraîcheur. Ma grand-mère avait un appétit de vivre que jamais je n’ai vu démenti, qui forçait l’admiration et emportait l’adhésion, à tel point qu’à la maison de retraite où elle vécut quelques années jusqu’à ses 94 ans, fort populaire auprès des filles qui s’occupaient d’elle, on l’appelait Mamie Soleil. 
Moi je l’appelais mamie tout court, privilège des proches de l’astre. 

Texte : Julien Boutonnier
Illustration : Lisette Model