Comme une envie de pisser

C’est toi le père accoudé sur la table de la cuisine, la table en formica rouge à l’empreinte de tes mains, la trace de toi, de ton passage ici-bas. Rouge de la colère quand grondait la dispute après moi. Moi, l’adolescent qui fumait, buvait, mentait et niait jusqu’à toute évidence. Assis, avachi, les deux pieds au sol dans un état somnambulique et le dos en couche sur le dossier de ta chaise, tu écoutais ma prose, mes excuses bafouillées dans un mensonge éhonté que tu aurais aimé croire. Et d’homme en peine tu montais en père pour marquer le coup. Tu récitais les psaumes empiriques de l’éducation bourgeoise. Ne pas faire ça, ne pas écouter les autres, ne pas se laisser influencer par les voyous, ne pas fréquenter les bouges où les poivrots, poètes d’opérette, récitent des proverbes en patois et distillent en anisette leur philosophie de comptoir.

C’est toi le père, corps serré dans la pièce, ventre rond de houblons et épaules abattues par le temps, toi le père à la voix fatiguée de Gauloises. Voix qui montait en gamme quand la réprimande s’imposait comme une envie de pisser. Toi l’angoissé à la glotte mouvante, toi le taiseux aux pensées vagabondes, tu sortais de ton corps et te laissais envahir par le sermon en logorrhée, le même qui des années plus tôt t’avait éclaté le tympan de son ineptie. Autant pisser dans un violon que de continuer à psalmodier des comptines paternalistes auxquelles tu ne crois pas. C’est à ça que tu pensais quand ton regard n’osait pas croiser le mien et que tu récitais mot à mot les idiomes de ton éducation. Car des mots surannés que tu crachais en balles empoisonnées sur la table en formica rouge, aucun d’entre eux ne m’atteignait. Et tu le savais.